Au détour d’un instant las, quand le mirage du monde
a fini par aveugler, quand le carburant du jour a brûlé sa dernière lueur,
quand le plomb leste du sourire coule à pic et la fatigue ride la surface des
pensées, quand – enfin - l’envie grimace et le désir demeure sur-place, restent
les livres.
Pas seulement la violence des lignes dissolvant la
glu - ce sécateur des mots brisant le cadenas des clôtures - pas seulement
Marguerite Yourcenar et son sublime œuvre au noir où…
« Une oie égorgée criaillait dans la plume qui
allait servir à tracer sur de vieux chiffons des idées qu’on croyait digne de
durer toujours. »* 1 où « Les tuiles laissaient passer la brume et
les incompréhensibles astres. »
Pas seulement ce glaive des mots dont la lame scalpe
l’acier et heurte l’abjection de couleurs au zénith,
mais les pages… d’une œuvre comme « l’homme qui
rit », la finesse d’un Victor Hugo…
Ces feuillets volants sous le segment des doigts, ce
papier soufflé à l’épaisseur du temps ; Le tourbillon des fibres où les
humaines déceptions craquent, tremblent et vibrent.
Subtiles touches où le frôlement est un rempart, la douceur
sépia une compagne de fêlures, où le souffle de l’air chahuté par l’effeuillage
habille les solitudes de présence.
Volume
invincible où l’on peut puiser, savourer, chercher, s’évader, flâner sans
jamais s’égarer.
Une tablette pourrait-elle jamais remplacer les volumes
des bibliothèques ?
Fabrice Midal et Martin Legros 3 septembre 2017- Les rencontres inattendues Tournai
Se faire plaisir.
Vivre -
enfin.
Nous pensons tous la chose aisée
tant la technique nous facilite la vie. Devons-nous nous rendre à Strasbourg, innutrition
culturelle oblige, que nous voici trois heures plus loin, présents aux
rencontres des Bibliothèques Idéales, satisfaits de noter d’une main alerte les
échanges formulés avec doigté.
Retour le lendemain. A l’identique. Ou
presque. Carnet griffonné de paroles harponnées au flot des pensées. Carte vidéo chargée de quelques trésors.
Retenir. Partager. Ne pas perdre, vous dites-vous en relisant vos notes dans le
TGV. Ecrire. Restituer l’essentiel. Ou au moins l’important, et ce, le mieux
possible. Se jeter à train perdu dans l’écriture. En retenant son souffle. Peut-être
en oubliant de respirer. Sûrement en omettant de tourner la tête vers la fenêtre.
Négligeant les perles d’eau. Aveugles
aux cascades du sentir glissant le long des vitres… Etrange comme la pluie court à l’horizontale quand les
gouttes sont poussées par la vitesse du train.
Pris, dans les injonctions quotidiennes de
tout ce que l’on doit faire, au vrai, nous avions égaré cet autre impératif. Cette
autre nécessité du « Quand commence-t-on à vivre ? », du « Quand
s’autorise-t-on à être ? », ou encore du « Comment vivre ici et
maintenant ? ». Heureusement, le philosophe Fabrice Midal réinterroge
l’existence tout en nous invitant à voir avec l’œil de l’expérience.
Parce qu’expliquer, c’est déplier, le philosophe
spécialiste de la méditation essaye de lire le monde, de l’analyser, d’en
discerner non seulement les dictatures – chose somme toute assez courante - mais, mieux, d’analyser nos auto-tyrannies.
Car contrairement aux idées
reçues qui nous voudraient assujettis par autrui, nous sommes assez vaillants pour
briser la paix de nos consciences, marteler nos fers et tordre
les lignes de nos journées jusqu’à la torture. Self-made-mal de nos petites
entreprises, nos auto-exploitations à forte valeur d’anxiété peuvent conquérir sans
fin le territoire de nos enfers et aller assez loin dans nos capacités d’enfermement…
A la maison, nous désirons recevoir les invités avec tant de soin que l’on s’en
oublie soi-même. En voyage, l’injonction de vacances performantes, visiter le
maximum d’endroits en un temps minimum pousse quasiment le vacancier au bord du
burnout. Au travail, prisonniers, nous voilà rongés par l’injonction paradoxale
de faire beaucoup en faisant mieux. Le journaliste, dans un activisme sans fin,
rédige des articles où l’exigence de rapidité doit allier un objectif de
perfection rendant la plume intranquille et l’esprit crispé sur le carbone de
ses propres feuillets.
Plus particulièrement, Fabrice
Midal analyse patiemment les intoxications au monoxyde du faire-mieux, accidents
de pression, obligations maximales, courses aux impossibles, ces retours sur
rentabilité, gestions es inhumanité et autres performances sans fond qui obscurcissent
la vie jusqu’au black-out et compriment l’existence.
Entrer dans le caisson de décompression afin
de relâcher les tissus du soi, libérer l’oxygène du bien-être n’est pas si
simple. Aussi s’agit-il, par l’intermédiaire – notamment - de la méditation, de
s’autoriser à être en accord avec le monde, d’enlever la pression.
« Foutez-vous la paix »,
autrement dit : « Faites-vous plaisir ». Laissez-vous être.
Faites preuve de « Désinvolture »
sans vous moquer de tout pour autant.
Simplement, toucher les
battements de l’être.
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Fabrice Midal et Martin Legros 3 septembre 2017- Les rencontres inattendues Tournai
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Vidéo des rencontres inattendues de Tournai
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Vidéo des Bibliothèques idéales - Strasbourg - le 16 septembre 2017
Entre Montaigne
et Alexandre Jollien, un point commun : celui de célébrer la pensée.
Les
compères ne se laissent pas duper par des raccourcis, s’opposent aux lois
classiques, et - telles les perruches à collier Houdini - s’évadent des cages où
l’on veut les confiner. Ces impertinents parlent même de gaieté de
penser, de pur plaisir de philosopher, et – pleins de prétentions futiles – se payent le culot de bifurquer des chemins
tracés.
Escapade dans
l’univers de la réflexion…
Alexandre Jollien, par l’écriture de l’« Éloge de la faiblesse, La construction
de soi. Le métier d'homme. Le philosophe nu. » a brisé sur l’enclume
du réel la validité des tests passés.
L’agrégé de
philosophie non seulement s’est extirpé de l’avenir médiocre qu’on lui avait
prédit « Moi, vu mon état physique, révèle
Alexandre Jollien dans son premier livre intitulé « Eloge de la
faiblesse », on avait projeté que je
roule des cigares, c'était à peu près tout ce qui était disponible... » mais
le penseur a fait émerger un énorme malaise.
Que
voulez-vous, il est des êtres singuliers.
Comment, en effet, cet homme - a priori comme les autres - a-t-il pu se
soustraire à la conjuration des évaluations ? Comment a-t-il pu s’extirper de
cette dictature qui vous éduque, vous enferme, vous encadre, vous
enseigne : « Je sais qui tu es. » « Je vais te dire qui tu es. »
Comment, devant
la poignée d’individus imposant aux autres la seule façon de réfléchir, et
face à la masse de ceux cédant à leurs injonctions, a-t-il pu opposer un troisième
type de personnalité ?
Une espèce Irritante
- donc infiniment précieuse – celle des hommes rétifs aux prescriptions
tyranniques.
Retour sur histoire :
Suite à une
motricité affectée par un cordon ombilical enroulé autour du cou lors de
la naissance, des spécialistes soucieux du devenir du jeune Alexandre
Jollien, firent passer à l’enfant toute une batterie de tests. Procédure
classique. Evaluations ordinaires consistant à cerner l’intelligence à coups d’exercices.
La chose va très vite : on allie la réponse « normée » à la
vitesse du chronomètre. Après un rapide calcul, on obtient un nombre impossible
à falsifier : résultat de règles
implacables car mathématiques, ce coefficient - mis en regard de la moyenne de
tous les tests pratiqués sur un échantillon représentatif d’une population
donnée - est tout à fait fiable.
Ordinairement, ces mesures agissent sur l’esprit
comme un charme d’effroi : laissent le sujet, là, planté, à observer le
résultat, à le scruter, à l’étudier, à le méditer ad infinitum. Leur objectivité garantit avec évidence les limites
intellectuelles ou le « haut potentiel » de l’individu expertisé.
Leurs conclusions sont un principe, une évidence, un ordre, si puissants qu’il
semble impensable de les remettre en cause. Il en résulte une impossibilité de
s’y soustraire. La donnée numérique, se fait la hauteur, devient physique vous
empêche de vous redresser, de vous dresser, tant et si bien que la pensée
elle-même s’y fracasse le nez.
« La tentation devant une personne
handicapée – dénonce l’intellectuel -
c'est de l'enfermer dans une catégorie.»
Fort heureusement, Alexandre Jollienn’a pas voulu se réduire à la position
qu’on lui avait assignée. Le philosophe s’est refusé à admettre ce qu’on lui avait prouvé.
Non seulement - signe peu ordinaire – ce dernier a
refusé de s’adonner au roulage des
cigares – activité sympa où il est possible de travailler tout en papotant – mais
a eu l’outrecuidance d’oser penser avec insistance.
A la force de son expérience, l’écrivain nous invite
à dépasser les barrières dressées entre la normalité et l’anormalité.
«… à dépasser le premier regard qui passe à
côté de l'essentiel, bien souvent. » à « sortir des préjugés »à opérer « une conversion du regard. » [1]
A nous réformer.
Et, espérons-le, à devenir
ce que l’on n’est pas.
Syracuse - Sicile juillet 2017
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Article écrit pour le magazine en ligne Slow-Classes :
[1] Alexandre Jollien, écrivain et
philosophe, you tube.
Lors de la présentation du
dictionnaire Nietzsche au Goethe-Institut de Paris avec Dorian Astor, Jean-Luc
Barré, Raphaël Enthoven, Mériam Korichi, Enrico Müller, Arnaud Sorosina et Léon
Wisznia, Il y avait un jeune homme nerveux, brûlant d’angoisse, très touchant. Ce dernier, se leva d’un bond, n’osant pas poser sa question, n’ayant de
cesse que de se confondre en excuses, bafouillant des explications, baissant la
tête, ne parvenant pas exprimer le fond de sa pensée, s’excusant mille et une
fois de son autisme, se reprochant indéfiniment de ne pouvoir retenir le nom
des intervenants, lesquels, devinrent : pour Enrico Müller, « L’homme
assis sur la chaise noire. »… Raphaël, « L’autre assis sur le
fauteuil vert. » ou encore Dorian « Vous, assis à côté de l’homme sur
le fauteuil vert » ; belle leçon d’humilité, s’il en était besoin… Enfin,
après moult efforts et plus encore d’encouragements, ce dernier parvint à
formuler son excellente interrogation. Il s’agissait – en effet - de comprendre
quel lien unissait des interventions aux thèmes très éloignés les uns des
autres et aux contenus – en apparence - très différents.
Silence religieux dans la salle.
Après avoir écouté la réponse, non
sans regarder tout autour de lui, bouger les bras, n’y tenant plus, le jeune
homme saisit son sac tout de go et se dirigea précipitamment vers la sortie. Dorian,
contrant la fuite d’ombre et d’angoisse, l’arrêta avant qu’il ne sorte et compléta sa
réponse.
De fait, le corps anxieux se posa
et resta jusqu’à la fin.
La sensibilité est sans artifice.
Il y a eu, ce jour-là. A cet
instant précis. Au cœur de l’échange. Un hommage à la fragilité, entre ciel et grâce.
Un pur espace de délicatesse. Une offrande
à la pensée.