vendredi 5 janvier 2018

Pourquoi faut-il sauver les langues ? par Barbara Cassin.




Pourquoi apprendre le grec ou le latin ? 
Qu'apporte cette pratique ?
Parfois, une langue nous est trop proche – trop affective - pour qu’on puisse en savourer l’entière étendue, pour pouvoir en apprécier les dimensions gustatives ou en goûter l’entière richesse. L’approche d’une culture différente met à distance, ouvre de nouveaux horizons conceptuels, démultiplie les rapports aux sens, accroît les équivoques.
Or, justement, le grec est une langue vraiment autre, explique la philologue Barbara Cassin. La philosophe a d’ailleurs eu le bonheur de pouvoir travailler avec des enfants psychotiques. L’enseignante a pu mesurer l’effet – étonnant, voire détonnant - produit par cette étude sur ces derniers. Une véritable révélation. Un choc. L’apprentissage d’une altérité. Les élèves, en mesurant les écarts, en observant les dissonances présentes au niveau des discours,  en soulignant les équivalences de vocabulaire ou les synonymes, ont mieux saisi le sens et les particularismes de leur propre langue.

Vendredi 17 novembre 2017

Barbara Cassin, Heinz Wismann, et Thomas Benatouïl.
Merci à tous trois de vos aimables accords.


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Conférence entière :



Galerie Photo : 17 novembre 2017







mardi 19 décembre 2017

Plagiat et imitation en littérature, par Maxime Decout


Maxime Decout - 27 septembre 2017- Médiathèque du Vieux Lille

L’imitation, au fil des générations, a perdu ses lettres de noblesse. Autrefois considérée comme une étape de formation quasi obligatoire - notamment dans le domaine de l’Art où copier des heures durant des modèles de chair ou de papier constituait le passage obligé des  candidats à l’Académie - elle fait aujourd’hui l’objet de reproches, de méfiance, voire d’un rejet définitif.  Au reste, les contours de l’imitation sont très imprécis. Les confusions entre la simple allusion,  la citation, l'influence et le pastiche sont encore nombreuses.

Souvent assimilée à la reproduction du même, à la répétition d’un identique au geste prêt, au millième de la lettre, cette dernière est devenue suspecte, puis, peu à peu, s’est couverte sinon d’opprobre, au moins de mépris.
Sartre, évoque Maxime Decout, méprise ces écrivains sentant l'alcool. Nathalie Sarraute critique vertement Paul Valéry.

 De même, à l’école, ne cesse-t-on de fulminer contre l’imitation. « Arrête de regarder sur ton voisin. Élabore tes propres hypothèses.» évoque avec une régularité quasi métronomique l’enseignant pratiquant les sciences. « Madame, il triche sur moi. » remarque non moins fréquemment l’élève travaillant pourtant en groupe.  Nous le voyons, l’imitation souffre d’abord d’un amalgame redoutable, celui de sa confusion avec la copie. Laquelle étant vue comme répétition, reprise en miroir, décalque pavlovien de ce qui est comme il est, paraît être une activité stupide et stérile. Pire, à l’absence manifeste de réflexion s’ajoute le sentiment honteux de ne penser qu’au travers de l’autre, d’exister grâce à autrui, de n’avoir aucun point de vue personnel, bref, de penser par procuration. S’en suit un procès sans appel où insidieusement, l’appropriation neutre glisse vers le chapardage, la prise d’information vaut cambriolage de la propriété intellectuelle et toute tentative de comprendre de quoi il retourne frôle le vol aggravé en plagiats organisés. 



Comment défendre la pratique du pillage et de la tricherie ? Comment  considérer  l’imitation en tant qu’allier pédagogique ? Comment la valoriser comme méthode d’apprentissage ?
Dans ces conditions, peut-on encore décemment mettre en avant ses avantages ?
Dès lors, ne vaut-il pas mieux cacher, masquer, camoufler son emploi ? N’est-il point préférable d’en nier l’existence ?

Ainsi, mal vue, dévalorisée, bien que présente à de nombreux niveaux d’apprentissage, cette dernière conserve-t-elle – lorsqu’on l’exerce - une note négative ou passe-t-elle invariablement à la trappe.
Pourtant, qu’en est-il vraiment ?
Ne peut-on créer en copiant ? Ne faut-il impérativement construire avant de déconstruire ? Ne doit-on s’exercer, s’exercer et s’exercer encore ? Pratiquer toujours, jusqu’à en perdre patience, jusqu’à atteindre la parfaite maîtrise de chaque ligne, le moindre trait – en matière de dessin -, jusqu’à connaître la plus imperceptible note en matière musicale, en gros,  pour le dire autrement,  s’approprier des techniques et méthodes avant que de se lancer dans le mouvement de la création et de passer aux multiples improvisations ?
Autrement dit, faut-il bannir l’imitation ou en louer l’usage comme l’indique le philosophe Alain dans ses Propos sur l’éducation  ? Ne serait-ce point là le moyen d'entrer dans "une famille littéraire" ? William Shakespeare ne s'en est pas privé. En ce cas, où situer l’originalité d’une activité, finalement, très ancienne ?

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Galerie photos


Maxime Decout - 27 septembre 2017- Médiathèque du Vieux Lille



samedi 4 novembre 2017

Michel Onfray, L’Esthétique du Pôle Nord, quand les pierres chantent avec la pensée.

Etna le 31 juillet 2017  

Il faut savoir regarder. Savourer d’un œil patient un paysage apparemment aride afin d’en percevoir les nuances. Observer l’insignifiant, et, peut-être à la manière du philosophe Vladimir Jankélévitch, restituer le prix de l’a-peine perceptible.
Dans un livre poético-personnel, L'esthétique du Pôle Nord, le philosophe Michel Onfray parvient admirablement à faire sentir la nudité complexe du Nord aride.
Première partie :

Tout au long du sol aux nuances rocailleuses, découverte de l’abrupt. Y aurait-il une leçon du minéral ?
Peut-être... Au moins, sans conteste, une profusion d’intensités. C’est-à-dire des nuances où le vide est plein de contrastes, où les pierres s’empilent en cairns de symboles. Tout au bout du froid et du rêche,  tout au fond des gerçures profondes où les mains crissent lors du mouvement  des doigts, il y a la douleur, bien sûr – évidement - mais aussi le chant et la glace, là où des blocs d’énergie féroce craquent aux poussées de l’instant.



Éloge du regard posé sur l’insignifiant : La valeur d’un silence, la présence solide et  physique d’un père que l’on voudrait éternel.  Et ce parcours, oui, ce parcours, bien sûr d’un extérieur extrêmement intérieur, au bord des infimes signifiants.                                               
Deuxième partie :

Critique à l’égard des dominations de tous poils, la colonisation des esprits. Place à une histoire de déportation révoltante où le déplacement massif des populations dans des villages factices, a fait perdre aux individus tout lien avec l’esprit des lieux, interdit toute poursuite du gibier au fil des saisons, où le massacre en meutes des chiens devenus inutiles a laissé le goût amer des âmes égorgées sur l’autel de la nécessité.

Retour sur une colonisation ayant débuté au 19ème siècle, avec l’arrivée des Frères Moraves. Et surtout, l’apprentissage d’une écriture imposée par l’autre. « L’alphabet chrétien ouvre la porte à la colonisation… ».  Fini, donc, l’apprentissage construit dans un temps long. S’articulant dans un savoir ancestral, se diffusant doucement, tout en parole acétique.
 Dans cette modernité, pas de pensée nomade : l’économie n’est ni de richesse intérieure ni en adéquation avec la lente maturation du paysage mais d’avoir et de calcul.
La population sédentarisée doit se plier, se courber, chanceler sous les injonctions dominatrices :
Se mouler dans une école importée en bloc, une vision occidentale, celle de la rapidité où il s’agit de suivre un programme imposé au sein d’un emploi du temps rigide. Même l’apprentissage devient un lieu de calcul. Le philosophe développe ce point dans La communauté philosophique où – explique-t-il -  les coefficients attribués aux différentes disciplines – du moins en France -  orientent les choix des élèves vers les matières les plus « rentables ».

Mais ici, dans ce lieu sans offre d’emploi, quoi de rentable ? Quel apprentissage ? Quoi faire une fois son diplôme en main ou en poche ? Lieu perdu où il se trouvera plié en quatre, désormais.
Quel choix ? Si ce n’est celui de l’attente. Du vide.  Comment ne pas se noyer d’alcool ? Comment s’en sortir ? Quels engagements du corps et de l’âme ? Quelle émancipation ? Quel sentiment d’appartenance ? Quel « humus des ancêtres » ?, pour reprendre une formule chapardée dans Le recours aux forêts
Le philosophe a « l’âme d’une pleine  cargaison de révolte. »
                     
 On comprend.


Cairn

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mercredi 25 octobre 2017

De l’épaisseur d’un livre.


Au détour d’un instant las, quand le mirage du monde a fini par aveugler, quand le carburant du jour a brûlé sa dernière lueur, quand le plomb leste du sourire coule à pic et la fatigue ride la surface des pensées, quand – enfin - l’envie grimace et le désir demeure sur-place, restent les livres.
Pas seulement la violence des lignes dissolvant la glu - ce sécateur des mots brisant le cadenas des clôtures - pas seulement Marguerite Yourcenar et son sublime œuvre au noir où…
« Une oie égorgée criaillait dans la plume qui allait servir à tracer sur de vieux chiffons des idées qu’on croyait digne de durer toujours. »* 1 où « Les tuiles laissaient passer la brume et les incompréhensibles astres. »
Pas seulement ce glaive des mots dont la lame scalpe l’acier et heurte l’abjection de couleurs au zénith,
mais les pages… d’une œuvre comme « l’homme qui rit », la finesse d’un Victor Hugo…
Ces feuillets volants sous le segment des doigts, ce papier soufflé à l’épaisseur du temps ; Le tourbillon des fibres où les humaines déceptions craquent, tremblent et vibrent.
Subtiles touches où le frôlement est un rempart, la douceur sépia une compagne de fêlures, où le souffle de l’air chahuté par l’effeuillage habille les solitudes de présence.
 Volume invincible où l’on peut puiser, savourer, chercher, s’évader, flâner sans jamais s’égarer.


Une tablette pourrait-elle jamais remplacer les volumes des bibliothèques ?