Au détour d’un instant las, quand le mirage du monde
a fini par aveugler, quand le carburant du jour a brûlé sa dernière lueur,
quand le plomb leste du sourire coule à pic et la fatigue ride la surface des
pensées, quand – enfin - l’envie grimace et le désir demeure sur-place, restent
les livres.
Pas seulement la violence des lignes dissolvant la
glu - ce sécateur des mots brisant le cadenas des clôtures - pas seulement
Marguerite Yourcenar et son sublime œuvre au noir où…
« Une oie égorgée criaillait dans la plume qui
allait servir à tracer sur de vieux chiffons des idées qu’on croyait digne de
durer toujours. »* 1 où « Les tuiles laissaient passer la brume et
les incompréhensibles astres. »
Pas seulement ce glaive des mots dont la lame scalpe
l’acier et heurte l’abjection de couleurs au zénith,
mais les pages… d’une œuvre comme « l’homme qui
rit », la finesse d’un Victor Hugo…
Ces feuillets volants sous le segment des doigts, ce
papier soufflé à l’épaisseur du temps ; Le tourbillon des fibres où les
humaines déceptions craquent, tremblent et vibrent.
Subtiles touches où le frôlement est un rempart, la douceur
sépia une compagne de fêlures, où le souffle de l’air chahuté par l’effeuillage
habille les solitudes de présence.
Volume
invincible où l’on peut puiser, savourer, chercher, s’évader, flâner sans
jamais s’égarer.
Une tablette pourrait-elle jamais remplacer les volumes
des bibliothèques ?
Entre Montaigne
et Alexandre Jollien, un point commun : celui de célébrer la pensée.
Les
compères ne se laissent pas duper par des raccourcis, s’opposent aux lois
classiques, et - telles les perruches à collier Houdini - s’évadent des cages où
l’on veut les confiner. Ces impertinents parlent même de gaieté de
penser, de pur plaisir de philosopher, et – pleins de prétentions futiles – se payent le culot de bifurquer des chemins
tracés.
Escapade dans
l’univers de la réflexion…
Alexandre Jollien, par l’écriture de l’« Éloge de la faiblesse, La construction
de soi. Le métier d'homme. Le philosophe nu. » a brisé sur l’enclume
du réel la validité des tests passés.
L’agrégé de
philosophie non seulement s’est extirpé de l’avenir médiocre qu’on lui avait
prédit « Moi, vu mon état physique, révèle
Alexandre Jollien dans son premier livre intitulé « Eloge de la
faiblesse », on avait projeté que je
roule des cigares, c'était à peu près tout ce qui était disponible... » mais
le penseur a fait émerger un énorme malaise.
Que
voulez-vous, il est des êtres singuliers.
Comment, en effet, cet homme - a priori comme les autres - a-t-il pu se
soustraire à la conjuration des évaluations ? Comment a-t-il pu s’extirper de
cette dictature qui vous éduque, vous enferme, vous encadre, vous
enseigne : « Je sais qui tu es. » « Je vais te dire qui tu es. »
Comment, devant
la poignée d’individus imposant aux autres la seule façon de réfléchir, et
face à la masse de ceux cédant à leurs injonctions, a-t-il pu opposer un troisième
type de personnalité ?
Une espèce Irritante
- donc infiniment précieuse – celle des hommes rétifs aux prescriptions
tyranniques.
Retour sur histoire :
Suite à une
motricité affectée par un cordon ombilical enroulé autour du cou lors de
la naissance, des spécialistes soucieux du devenir du jeune Alexandre
Jollien, firent passer à l’enfant toute une batterie de tests. Procédure
classique. Evaluations ordinaires consistant à cerner l’intelligence à coups d’exercices.
La chose va très vite : on allie la réponse « normée » à la
vitesse du chronomètre. Après un rapide calcul, on obtient un nombre impossible
à falsifier : résultat de règles
implacables car mathématiques, ce coefficient - mis en regard de la moyenne de
tous les tests pratiqués sur un échantillon représentatif d’une population
donnée - est tout à fait fiable.
Ordinairement, ces mesures agissent sur l’esprit
comme un charme d’effroi : laissent le sujet, là, planté, à observer le
résultat, à le scruter, à l’étudier, à le méditer ad infinitum. Leur objectivité garantit avec évidence les limites
intellectuelles ou le « haut potentiel » de l’individu expertisé.
Leurs conclusions sont un principe, une évidence, un ordre, si puissants qu’il
semble impensable de les remettre en cause. Il en résulte une impossibilité de
s’y soustraire. La donnée numérique, se fait la hauteur, devient physique vous
empêche de vous redresser, de vous dresser, tant et si bien que la pensée
elle-même s’y fracasse le nez.
« La tentation devant une personne
handicapée – dénonce l’intellectuel -
c'est de l'enfermer dans une catégorie.»
Fort heureusement, Alexandre Jollienn’a pas voulu se réduire à la position
qu’on lui avait assignée. Le philosophe s’est refusé à admettre ce qu’on lui avait prouvé.
Non seulement - signe peu ordinaire – ce dernier a
refusé de s’adonner au roulage des
cigares – activité sympa où il est possible de travailler tout en papotant – mais
a eu l’outrecuidance d’oser penser avec insistance.
A la force de son expérience, l’écrivain nous invite
à dépasser les barrières dressées entre la normalité et l’anormalité.
«… à dépasser le premier regard qui passe à
côté de l'essentiel, bien souvent. » à « sortir des préjugés »à opérer « une conversion du regard. » [1]
A nous réformer.
Et, espérons-le, à devenir
ce que l’on n’est pas.
Syracuse - Sicile juillet 2017
------------------------------
Article écrit pour le magazine en ligne Slow-Classes :
[1] Alexandre Jollien, écrivain et
philosophe, you tube.
Lors de la présentation du
dictionnaire Nietzsche au Goethe-Institut de Paris avec Dorian Astor, Jean-Luc
Barré, Raphaël Enthoven, Mériam Korichi, Enrico Müller, Arnaud Sorosina et Léon
Wisznia, Il y avait un jeune homme nerveux, brûlant d’angoisse, très touchant. Ce dernier, se leva d’un bond, n’osant pas poser sa question, n’ayant de
cesse que de se confondre en excuses, bafouillant des explications, baissant la
tête, ne parvenant pas exprimer le fond de sa pensée, s’excusant mille et une
fois de son autisme, se reprochant indéfiniment de ne pouvoir retenir le nom
des intervenants, lesquels, devinrent : pour Enrico Müller, « L’homme
assis sur la chaise noire. »… Raphaël, « L’autre assis sur le
fauteuil vert. » ou encore Dorian « Vous, assis à côté de l’homme sur
le fauteuil vert » ; belle leçon d’humilité, s’il en était besoin… Enfin,
après moult efforts et plus encore d’encouragements, ce dernier parvint à
formuler son excellente interrogation. Il s’agissait – en effet - de comprendre
quel lien unissait des interventions aux thèmes très éloignés les uns des
autres et aux contenus – en apparence - très différents.
Silence religieux dans la salle.
Après avoir écouté la réponse, non
sans regarder tout autour de lui, bouger les bras, n’y tenant plus, le jeune
homme saisit son sac tout de go et se dirigea précipitamment vers la sortie. Dorian,
contrant la fuite d’ombre et d’angoisse, l’arrêta avant qu’il ne sorte et compléta sa
réponse.
De fait, le corps anxieux se posa
et resta jusqu’à la fin.
La sensibilité est sans artifice.
Il y a eu, ce jour-là. A cet
instant précis. Au cœur de l’échange. Un hommage à la fragilité, entre ciel et grâce.
Un pur espace de délicatesse. Une offrande
à la pensée.
J’ai déployé tous mes efforts pour arriver à un point
Où je ne sache plus à quoi je pense, à quoi je rêve,
Ni quelles sont mes visions.
Il me semble que je rêve de toujours plus loin,
Et de plus en plus le vague, l’Imprécis, l’invisionnable. »
Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquilité, p 262.
Edward Hopper - Nighthawks (Domaine public)
Wanderer’s Nightsong de Johann von Goethe est une des poésies préférées de Hopper, souvent lue à voix haute : Hopper - gas
"Sur tous les sommets tout
Est tranquille maintenant,
Sur toutes les cimes d’arbre
Ecoute, toi
A peine un souffle ;
Les oiseaux sont endormis dans les arbres :
Attends, bientôt comme ces derniers
Tu te reposeras."
Edward Hopper –
Lumière et obscurité 1) p 162-163.
Guinilla Lapointe
Le mouvement de la modernité implique puissance, agitation, vitesse, grandeur, technique. L’interprétation du siècle réduit à son hubris pour être vraie est un peu courte.
L’effet contemporain réside dans l’expansion du tout possible - à grande échelle. La modernité procure un effet original : celle d’une vie auto-réalisatrice. L’idée d’une intelligence créatrice du chemin qu’elle emprunte, d’un individu obsédé par la construction de son destin, architecte de son avenir – du fatras vous accompagnant jusqu’à la mort, communément appelé « Vie ».
Vidéo pédagogique sera désactivée ou enlevée sur demande.
Conférence de Gunilla Lapointe (pardon pour l'écorchure du prénom dans la vidéo) du 16/12/12
donnée à l’Auditorium du Musée des Beaux Arts de lille (PBA)
intitulée : « Invitation à l’Art : Edward Hopper. »
Merci à Gunilla Lapointe pour cette gracieuse conférence
ainsi que son élégant accord à la mise en ligne des vidéos.
Merci également à la Présidente des «Amis du Musée »
Naturellement, métamorphoser l’imaginaire rêvé en réalité sonnante et trébuchante, bâtir la pyramide de son ambition sur les bases de son libre arbitre, relèvent d’un morceau de bravoure.
L’entreprise réclame une énergie phénoménale – une hardiesse – un vouloir incommensurable.
Aussi l’infortuné ne ménage-t-il pas ses efforts pour gravir l’Everest de sa liberté, c’est-à-dire non seulement décider de sa voie mais dessiner son chemin, faire advenir ses idées de grandeur. Sa folie consiste à se dissoudre tout entier dans l’obsession de ses perspectives, de self-made-man le voici devenu self-made-avenir – esclave de lui-même, il s’abandonne aux renoncements, creuse sans relâche, pousse inlassablement le granit de ses désirs. Le projet nécessite une ascèse stricte. Un travail rigide – sans s’écarter d’un régime déraisonnable - intégral. Qu’importe, puisqu’au bout de l’horizon brille la lueur du lendemain rêvé.
La réalité pour Hopper, c'est la reconnaissance à 42 ans, c’est passer par des ébranlements. Des univers d’espoirs, des empires d’idéaux. Des assurances de réussite ont tremblé, la flamme d’un individu maître de sa vie s’est chaque année étouffée un peu plus ; le travail dans l’illustration commerciale l'a vieilli prématurément. 3)
Ses tableaux se chargent d’émotions ;
les contingences le rattrapent – et vite.
Edward Hopper connaît les réalités humaines. Le mythe du bonheur accessible par le travail. Les répliques récurrentes lourdement négatives prononcées par les prescripteurs 2)… Lesquels, sensibles aux profits se détournent du type n’étant pas quelqu’un.
Les bons conseils – sans doute – des peintres de galère ne tarissant pas de : « Tu devrais, tu aurais dû. Ça aurait été mieux si… »
Comme si Hopper n’était pas le juge plus dur, le plus impitoyable, de son propre travail. Comme si chaque détail, chaque cadrage, chaque lumière n’avaient pas été pensés, calculés, mesurés, soupesés. Comme si bourreau de lui-même, l'artiste n'avait eu de cesse de remettre son travail de douleur à plat.
Edward Hopper - Bleu soir (Domaine public)
D’abord en 1914, ce « Soir bleu » tout de vibration, tout de sensation rimbaldienne*, auquel Edward Hopper tenait tant. (Le site "Artifex in opere" de Philippe Bousquet en propose une analyse très détaillée.)
Sensation
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,1914_Soir_bleu-leger.jpg
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue,
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irais loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme.
Arthur Rimbaud, 1870.
Toile incomprise – retrouvée après sa mort, roulée – cachée - enfouie dans l’atelier.
Le peintre s'y est représenté de dos, nous indique l'historienne des arts Gunilla Lapointe, entre le couple de demi mondains à droite, le souteneur à l’extrême gauche. Devant lui, j'ajoute un clown de mascarade à peine sorti du spectacle de cirque auquel il participe, à sa gauche un artiste - Vincent Van Gogh ?... La ressemblance est frappante, tout de sensibilité de coeur - inadapté au monde. Sans oublier cette prostituée plantée, brillante et inconvenante – si proche de l'artiste n'osant pas, coincé, puritain - et si lointaine.
Ces refus, ces échecs ne rendent pas plus fort … Mais peu à peu ont eu raison des exaltations créatives du peintre. 4) Le hasard d’un critique – légèrement plus sagace – n’y change rien. Le mal est fait. Edward se montre chaque jour un peu plus taciturne, plus détaché, toujours plus lucide, encore plus insensible. Il ne peindra guère plus qu'une ou deux toiles par an à la fin de sa vie.
Mais il n'en est pas encore là, pour l'heure, Hopper entre dans une clairvoyance glaçante.
Vidéo pédagogique sera désactivée ou enlevée sur demande.
1929 Chop Suey
Les diagonales sont des verticales abyssales.
L’image de ces êtres animés de fixité – exténués. Que leur manque-t-il ? Ont-ils perdu leur âme ?
Cette absence. Ce silence. Ce détachement. Ce lugubre surgissement du quotidien.
Ces personnages – miroirs d’eux-mêmes – en pointillé, que possèdent-ils ?
Hopper peint... La même toile, toujours, encore...
La vie inconsistante, l'existence indigeste.
Pour pédagogie. Sera retirée sur demande.
«Je ne sais pas si j’aime les êtres humains », dites-vous en 1935 au moment où vous peigniez « House at Dusk »*.
Hopper continue... 1940 Gas à la tombée du jour.
Les trois divinités au pied desquelles l’homme s’incline. Ces pompes sphériques derrière lesquelles le pompiste confesse sa détresse sont des impasses, des sens interdits. Sans espoir.
Vidéo :
Vidéo pédagogique sera désactivée ou enlevée sur demande.
« La tombée du jour.
Un moment de calme dans un travail harassant, épuisant.
La banalité de la vie.»
Guillia Lapointe.
En 1942 Night Hawks...
Vidéo pédagogique sera désactivée ou enlevée sur demande.
Chaque client porte en lui des songes de marbre – surface lisse – dense. Leurs regards vitrifiés par toutes ces possibilités qui ne se sont pas réalisées sont dénués d’agitation, d’émotion. La perspective d’une vie légère, ce libre arbitre, qu’en reste-t-il ? Le quotidien a pris des semelles de plomb. Le réel a tué le possible, conduit vers aucune fusion – aucune réciprocité – aucun partage – aucune participation - aucune relation. Chaque placidité, enfermée dans son inquiétude a l’œil penché sur le vestige de ses espérances.
ou le « culte du soleil nouveau », nous révèle Guillia Lapointe. Hopper s'y est représenté à gauche, lisant la république de Platon.
L’ héliotropisme, ces personnes s’abandonnant à la chaleur d’un soleil – dans ce moment de pose et d’attente – ce groupe cherche un absolu sans perspectives. L’espace est vide. Tout est faux déserté, simple – encore plus simple – dépouillé – toujours plus dépouillé.
L’intensité sensible de la tromperie où l’impassibilité des vacanciers rend plus lisible encore leur impuissance – . Les transats sont des chaises de spectacle. Le rayonnement une projection , un formidable événement de lumière, une mise en scène.
C’est un monde frappé de lumière, désespéré, célébrant un soleil souverain sous lequel il s’abandonne. La foi renouvelée, une confiance absolue dans cette modernité radieuse et glorieuse.
Une révérence... rideau.
Edward Hopper - Summer Interior (Domaine public)
Le dernier acte tombe. La conquête du monde, toutes ces substances de la modernité, cette possibilité d’une réalité enchanteresse – aussi extraordinaire, belle, n’est plus qu’un lointain souvenir.
Les personnages d'Edward Hopper ont la justesse des comédiens perdant leurs masques. Leurs visages sont des avertissements. Libérés de leurs croyances modernes – inconsolables - certains que rien ne peut vous libérer. Leur état est sans espoir …
Des résidus n’attendant plus rien,
Leur tranquillité est l’ultime soubresaut des lignes brisées.
-----------------------
* Gunilla Lapointe.
1) Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter – Parkstone international – Isbn : 978-1-906981-63-1
2) « (1913) Il était loin d’être le peintre qui avait le plus de succès et il n’était en rien une personne qui affectionnait la vie sociale. Son travail avait été rejeté par les jurys d’exposition où il avait été admis à contrecœur alors que ses pairs exposaient sans aucun problème. Il travaillait dans leur ombre, mais rarement en leur compagnie. Il semblait chercher la clef du succès de tous ces peintres en allant là où ils trouvaient leurs sujets. Le monde de l’art américain offrait de nombreuses et diverses sources d’inspiration mais Hopper choisissait pourtant de marcher sur les pas de ces artistes. Il créait des tableaux qui laissaient la critique indifférente et ne se vendaient pas. Malgré la vitalité croissante du paysage artistique américain, Hopper devint un homme de 1.92 mètres invisible. Il continuait à passer inaperçu parmi ces peintres à succès. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter - p 44.
« Février 1915 au MacDowell Club…
Coin de rue à New York reçut une approbation générale, mais Soir bleu fut Qualifiée telle une collection minable « … de Parisiens et buveurs d’absinthe endurcis ». La scène reflétait la débauche de la vie du demi-monde à Paris, la « Babylone moderne ». La francophobie ambiante annula toute valeur que le tableau aurait pu avoir en tant qu’analyse intéressante et émouvante de ses personnages… Aucun tableau ne fut vendu. Soir bleu fut enlevé et enroulé pour être redécouvert seulement après la mort de Hopper. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter - p 50.
[vers 1920] : « Les membres du groupe du MacDowell, C.K. Chatterton, Sloan et les autres se réunirent pour organiser une exposition de leurs œuvres les plus récentes. … Cette exposition fut comme la précédente. Ce fut une déception. Il ne vendit rien. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter - p 56.
3) […] Pendant qu’il travaillait comme un esclave pour Country Gentleman Magazine, la lassitude que Hopper ressentait vis-à-vis de l’illustration sembla claire à l’éditeur de la revue, A. N. Hosking. Pour arriver à garder le bon travail de l’artiste et tenter d’alléger sa frustration, il suggéra que Hopper change de moyen d’illustration pour l’aider à retrouver sa créativité. Il l’incita à essayer la gravure.
[…] Ce nouveau procédé sembla revigorer son agitation créative… […] On ne lui confiait jamais de grandes missions à cause de son incapacité à peindre le charme fragile des jolies filles et de son refus total de devoir se plier aux exigences des directeurs artistiques des grandes revues. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter - p 56.
4) « (En 1921) … Alors que Hopper était debout parmi les ruines de ses anciens tableaux, un critique d’art du journal Tribune arriva par hasard et loua les vertus des gravures de Hopper qui étaient exposées sur les murs de l’Académie. Frank Rehn [vendeur de gravures] sentait que le travail de Hopper avait quelque chose d’intéressant mais il ne savait pas exactement quoi. Il accepta donc les gravures en dépôt. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter - p 66.
P 67 : En 1923… deux gravures sortirent vainqueurs, gagnant le prix Logan de l’Art Institute (25 dollars) et le prix M. et Mme William Alanson Bryan…
P 86 : L’année 1924 fut une année magique pour Hopper. Son travail se vendait et tout laissait prédire qu’il pourrait enfin cesser de travailler dans l’illustration commerciale.
P 166 : avril 1945… il répondit à la lettre d’un psychologue, Dr Roe, afin d’expliquer son travail. Hopper indiqua au sujet de ses critiques, entre autres :
« Ils n’ont pas une grande opinion de moi en tant que coloriste, ce qui, je pense, est juste si vous considérez la couleur en soi. Ils n’ont pas non plus une grande opinion de moi en tant que concepteur, ce qui, je pense, est juste si vous considérez la conception en soi. Cependant, ces dernières critiques ne me dérangent pas, car mon intention dans la peinture est loin de vouloir considérer la forme, la couleur et la conception comme une fin en soi. »
L’humanité n’est-elle en
perpétuelle discussion ? Discussion avec les aléas du quotidien…
Discussion avec son voisin lorsqu’une
poubelle se renverse un jour de grand vent. Discussion avec ses enfants lorsqu’il
s’agit d’aller se laver les dents et de se coucher. Discussion sur le nombre de
dossiers à traiter au bureau. Dans ce
monde d’interactions en ricochets, les
évènements rebondissent, sans empruntes
ni prises. Balancier perpétuel de l’un – UN - à l’autre - AUTRE. Glissade ping-pong
de congénère à congénère tout en défense de points de vue, de confrontations d’idées. Face à face en termes à contre terme ; territoire
gardé à terre clôturée.
Malheureusement, trop souvent, seule la vision
d’une image « choc » peut venir briser la carapace de ce monde en soi
clos. De la vision cataclysmique surgit l’instant d’altérité… Entrée fracassante
en détresse d’autrui. Conversion
foudroyante du regard. Et change – Echange,
au sens propre. Autrement dit : laisser
un pan de soi et prendre une part de l’autre.
Soudain, la lointaine proximité
fait frémir… Altère… Durablement ?
« Nous vivons dans
l’oubli ordinaire de nos existences. » Raphaël Enthoven.
Raphaël Enthoven - Ollivier Pourriol -
Théâtre de l'Odéon
23-01-16 - Photo Virginie Le Chêne Parlant
A braquer plein phare certaines
œuvres. A surexposer certains points de culture comme passage obligé, point d’étude
courante. A focaliser sur les mêmes axes – dits classiques - de pensée, sommes-nous
sûr de ne pas nous rendre aveugles aux nuances ?
Par exemple Descartes…
Qui ne connait son fameux Cogito ergo sum… « Je pense donc je
suis. »
Et pourtant, au-delà des
apparences, sommes-nous certains d’avoir tout saisi, tout compris de la réflexion
riche et complexe du mathématicien philosophe ?
Raphaël Enthoven - Ollivier Pourriol -
Théâtre de l'Odéon
23-01-16 - Photo Virginie Le Chêne Parlant
Effectivement, à suivre la
conférence intitulée « René
Descartes, Pouvons-nous sortir de la Matrix ? » s’étant déroulée au
théâtre de l’Odéon le samedi 23 janvier 2016, à assister à l’échange pointu,
passionnant – et non moins plaisant et
léger des deux philosophes Ollivier Pourriol et Raphaël Enthoven - nous
voici « étonnés » – comme frappés par le tonnerre, rappelle
Ollivier Pourriol.
Ainsi, loin des idées reçues, poursuit
le spécialiste du cinéma, Descartes est un être d’affirmation et de risques. Un
homme pratique sur un fond d’actions permanentes.
Raphaël Enthoven - Ollivier Pourriol -
Théâtre de l'Odéon
23-01-16 - Photo Virginie Le Chêne Parlant
La preuve en actes :
Selon tous les pronostics médicaux
de l’époque – au reste, ne devrait-on point plutôt parler de prédictions ?
– le jeune Descartes atteint de faiblesse pulmonaire ne ferait point de vieux
os. Peu désireux de tomber sous le joug d’une mort prématurée – au reste, qui
le serait ? - bataillant contre son destin, le philosophe décida d’agir
avec vigueur. Moins par goût du combat – quoique – que par instinct de survie, l’agitateur
de pensées paradoxales opta pour une carrière militaire.
Effectivement, l’armée permettait
– temps béni - de se lever à midi - bien après, donc - les risques de
refroidissements matinaux. S’engager dans les troupes constitua donc pour René
Descartes un moyen de survie. N’est-ce point-là, finalement, une tactique de
premier ordre ? Une belle manière de prendre les armes ?
Ollivier Pourriol -
Théâtre de l'Odéon
23-01-16 - Photo Virginie Le Chêne Parlant
Mais revenons-en à notre cogito…
René Descartes, reprend Ollivier
Pourriol, doute de ce qu’il sait, semble tout remettre en doute… Tout ? Peut-être pas… Reste le doute. Si je pense, je suis. Je suis
une chose pensante. « Je pense donc je suis. »
Quel statut attribuer à ce
donc ?
Le créateur de Studio Philo répond. Il s’agit non pas d’une
conséquence logique, du résultat d’une
démonstration mais, ajoute-t-il en citant Deleuze, d’un « Cri de la
pensée. » Sublime expression ayant trait à une évidence... L’évidence,
poursuit-il – du latin video « je vois » - c’est le résultat d’une
vision directe de la vérité, ce cri de la pensée… Si je doute je pense -
si je pense, je suis.
Pour enfoncer le clou, il s’agit
d’un « Je pense » prouvant
l’existence de la pensée.
Certes mais peut-on être sûr, absolument
sûr de ne pas rêver ? Interroge le philosophe Raphaël Enthoven… Et
peut-être même, sommes-nous sûrs de ne pas tous faire le même rêve ?
« Etre vivant, c’est avoir
droit de choc. » Souligne Ollivier Pourriol en reprenant le philosophe
Alain.
Il s’agit, selon Descartes, de
dissocier le vrai du réel.
Le vrai il faut le prouver, le
penser, il faut l’entendre, c’est le résultat d’une production intellectuelle. Le vrai est l’indice de l’erreur. Sortir d’une
illusion permet de comprendre son erreur.
Le réel, quant à lui, se
différencie de la fiction. Sortir d’une séance cinématographique active, intense,
pleine de rebondissements, provoque
parfois la « Pénurie du réel. » au sens de Walter Benjamin. Autrement dit, la réalité dans sa quotidienneté
ordinaire, médiocre nous gifle sa fadeur à pleine pensée.
En outre, ajoute Ollivier
Pourriol, le réel nous donne des arguments concrets – pourrait-on dire - de de
son existence, des preuves de sa réalité.
Peut-on parler de présence ? Quoi qu’il en soit, ce dernier génère des
obstacles, blesse, percute.
Raphaël Enthoven - Ollivier Pourriol -
Théâtre de l'Odéon
23-01-16 - Photo Virginie Le Chêne Parlant
Et pourtant, pourrait-on ajouter,
l’abstraction, le savoir, ne sont-ils point d’un contact parfois aussi concret
qu’un toucher du réel ? Ce sont toutes ces velléités, ces actes indicibles
sur lesquels on bute : ici une pensée tétanisée, là une parole hurlée du
fin fond de la caverne des actions muettes, là encore la chute d’une phrase
écorchée sur le chemin rocailleux de la réponse coincée, bloquée, informulée. Crises
tétaniques de l’impuissance. Prisons des âmes trop cérébrales, contaminées de
sensible, vouées aux mots, encagées dans les barreaux de l’esprit.
Toutes,
Les cicatrices
silencieuses blessant l’esprit à vif.
Qu’est-ce qui produit l’émerveillement ? « Rend passionnant ce que l’on ne regardait plus » évoque Raphaël Enthoven 1*, brise les vitres grises du quotidien à coup de mercure de ciel ?
L’Art ?
Mais encore…
Serait-ce un voile lumineux jeté sur la pénombre du jour ?
Une technique ? Une originalité ? Un discours ? Une méthode ? Une sensibilité ?
Une chose est sûre, l’Art s’inscrit autant dans l’ultime soubresaut d’une tranquillité ordinaire que dans les nuances arrachées aux lignes inquiètes.
Contrairement aux œuvres modernes sentant la transpiration ; laborieuses tentatives de séduction ; vaines justifications d’une raison d’être trop épicée pour ne pas masquer une limite de validité rance, l’art ne prouve rien en ce qu’il n’a rien à prouver. Aux antipodes de l’égo-selfie, c’est un accès direct, une présence, une trouée vers le ciel, une traversée des crasses, abjections et mensonges - une manière de respirer le monde à plein regard.
« L’artiste ramène, il n’éloigne pas. Il nous rend au monde. » ajoute le philosophe dans une conférence consacrée à l’art du changement bergsonnien 1*.
Serait-il alors dénué de verni ?
Comment le mentir-vrai de l’écriture, l’invention picturale, les symphonies – des créations purement humaines, donc, complètement artificielles - pourraient-ils constituer une parfaite adhésion au monde ?
Une forme pure ? Une sincérité renversante ?
Les cierges d'Oussios Loukas - Virginie Le Chêne Parlant
Telle la philosophie, l’Art produit
un coup d’arrêt - sa matière directe et violente touche en plein centre le
cardiaque de l’esprit. Plus étonnant encore… sa densité, sa capacité à générer
une adhésion pleine et entière au sel et au souffle du monde s’inscrivent dans
la durée. Etat proche de l’émerveillement – donc - n’était l’ajout du choc et
de la percussion.
A l’extrême pointe, à la
légère limite de la raison, l’artiste traine sous la semelle de sa présence au
monde. Dans ces instants ténus accrochés à la pierre et au silence, il est sous
emprise directe – dépouillé, c’est-à-dire en pleine possession de son art et dépossédé
de lui-même. L’acide de sa déraison coule à griffe ouverte tout au long des
jours.
La lave de ses immenses
démangeaisons coule en vagues épaisses, puis s’accumule en flaques boursouflées d’épaisseurs, ni liquide, ni solide. Ni dure, ni molle. Etats quantiques hauts et bas à la fois, projetés
en symphonie
douce-amère…
en nuance de douleur…
à flan de pierre sur l’humanité lisse.
Son autisme tapissé d’idées
fixes dissolve la gravité du monde en différents états des viscères.
Musique de Raphaël Imbert « Eternité
douce-amère. »
Geneviève Laurenceau au violon,
Raphaël Imbert au saxophone,
Arnaud Thorette à l’alto, Johan Farjot au piano.
L’intensité
au bord des paumières, l’éclat d’un essentiel condensé d’intensités…
-------------------------
1* Intermède – croisière « A
la recherche du temps. » du 23 octobre 2015. Conférence « Art du
changement ».
Condensation des états de lumière....
« … je me réjouis quand je contemple des choses ou des êtres merveilleux dont personne ne songe à tirer parti. »
George Sand,
La fée aux gros yeux.
Lasse d’entendre des inepties à courte vues et criardes, je tournais la tête vers la scène quand, tout à coup – en lieu et place du tohu-bohu-bohu habituel, je perçus une mélodie - le charme intense du piano de Benoît Chantry et de l’Oud de Ziad, livré avec douceur à la conscience de l’auditeur.
Comment exprimer notre difficulté à vivre ?
Dire le mal ?
Exprimer l’effroi ?
Comment surmonter le tragique d’une vie insensée ?
Peut-on se consoler d’une mort ?
Devons-nous rechercher une parole perdue ?
Où trouver une parole qui assouvisse notre besoin de consolation ?
Est-ce seulement possible ?
Robert and Shanna ParkeHarrison
Les traités de consolation, tel celui de Plutarque, sont-ils de quelque utilité ?
Comment faire face à la féroce indifférence du monde ?
Le destin nous confronte sans cesse à des effets d’extériorité, évoque le philosophe Dorian Astor. L’extériorité de la détresse, d’après Nietzsche, se déplace vers une intériorité, devient intérieure. L’homme moderne à ses yeux est un chaos psycho- sociologique. Il s’agit donc de revenir sur les différents points de vue, part-on d’effets extérieurs ou parle-t-on de détresse intérieure ?
Michaël Foessel poursuit : Il n’y aurait pas de détresse sans prise de conscience de cette dernière. Une des certaines figures de la détresse, c’est une détresse qui s’ignore. On parle de déclin, de perte de la souveraineté… La liste de ces considérations désolées peut-être longue. Cela suppose, naturellement de les avoir possédées puis perdues.
Pour couronner le tout, ajoute Raphaël Enthoven : « Nous naissons par hasard dans un monde qui s’en fiche. » Le monde n’a rien d’aimable. En ce sens, philosopher, c’est toujours philosopher en temps de détresse. Le désarroi en étant sa source vive et infiniment vivace. Ceci rend son exercice délicat. La pratique philosophique est difficile par ce qu’elle a à nous dire. Son contenu décile, creuse l’angoisse. Son exercice est inséparable de notre condition, qu’elle soit « Conscience douloureuse d’elle-même. » ou esquive.
Le mythe d’Aristophane explique comment des entités premières, des boules à 4 bras et 4 jambes sont scindées en deux d’un coup de foudre.
La coupe sombre est violente, sauvage. Le partage se fait alors scission. De là se produit un manque, une déchirure, une séparation. Etre seul, c’est avoir perdu, être dépossédé de sa moitié.
Mais on peut vivre la solitude différemment… comme une plénitude. Oui, un apaisement. On est seul, certes, mais on discute alors avec ce qu’on est.
Rien n’est pire, évoque Sacha Guitry, que d’être dérangé.
« Il y a des gens qui viennent augmenter votre solitude en venant la troubler. »
"Le petit coin très près dans lequel on est très loin."
Ce qui compte, pour la philosophie, c’est de questionner la question, c’est une prise de conscience, reste à savoir si cette dernière sera source de détresse accrue ou mise au service de la levée du voile des illusions.
En ce dernier cas, il est possible d’opérer une conversion. De convertir la douleur en douceur. La philosophie ménage alors des éclaircies.
Encore convient-il de préserver cette capacité d’étonnement propre à la philosophie.
De ne pas diluer l’étonnement dans la vérité, évoque le philosophe dans une seconde partie de la vidéo « philosopher en temps de détresse », c’est-à-dire, une fois la vérité trouvée, la loi découverte, maintenir toujours vivace l’étonnement. Il s’agit de conserver face au monde une fraîcheur juvénile, une candeur, une manière virginale de voir le monde.
Remplacer le sentiment de savoir par la candeur.
Robert Parkeharrison Show 2010 planter
Dorian Astor, développe, nous ne sommes ni rationnels ni libres, explique-t-il. Nous avons des parts de rationalités, nous sommes d’abord « Homme ». Le sujet étant un résultat, c’est un point d’arrivée. Nous fonctionnons sur un point de subjectivité qui ne cesse de produire cette détresse. La philosophie fait semblant de poser des définitions. Ces dernières ne sont jamais définitives. Sans cesse remises en questions, elles seront posées à la fin, si elles sont posées.
Michaël Foessel : Cette promesse de la modernité – non tenue – ne fait qu’accroître notre détresse. Ces promesses d’émancipation, de nous débarrasser de nos servitudes, d’une technique qui peut tout, d’éloigner la mort, ne se sont pas réalisées.
Tout à coup, le monde s’effondre.
"Tout se perd, Ma Bonne Dame…" Raphaël Enthoven évoque non sans humour le syndrome du « Ma Bonne Dame », lequel est de tous les temps. Déploration d’un monde qui n’a plus de valeurs.
Tout se perd-il donc ? Tout serait-il perdu ?
La philosophie serait-elle l’apprentissage des catastrophes insolubles ?
Il fut un temps, évoque Dorian Astor, où le philosophe était un médecin, celui qui soigne une pathologie. L’idée est intéressante. En effet, déterminer ce qui dépend de nous de ce qui ne le dépend pas est déjà effectuer un grand pas dans l’acceptation du monde tel qu’il est.
La philosophie, c’est résister. Eduquer, c’est se modifier. Changer de perception. C’est, au reste, la raison de la condamnation de Socrate. Accusation non anodine puisqu’en lui reprochant de venir corrompre la jeunesse, on lui reprochait de la modifier.
Le philosophe - continue Raphaël Enthoven - est professeur de simplicité, laquelle est indigeste. « Idiotes », en grec, c’est la simplicité. L’idiot voit ce qu’il voit. De ce point de vue, rien ne lui échappe.
Meursault est sans doute de ces êtres présents au monde mais aussi à côté. Ce dernier n’est pas indifférent ni insensible, il a du désir, il éprouve de la colère. Meursault est disponible au monde. Son ultra sensibilité, sa capacité incroyable à sentir les choses, son ouverture « à la tendre indifférence du monde », son impossibilité à mentir font qu’il n’a pas d’issue.
Alors, face à la douleur abyssale, insoluble - « un trou dans l’eau qui ne se referme pas » - que faire ?
La philosophie est aussi l’apprentissage des catastrophes insolubles.
On change par l’apprentissage de ce sur quoi on n’a pas de prise. Autrement dit, accepter de n’avoir aucune solution. Renoncer à vouloir modifier ce qui ne dépend pas de soi.
Passer au vrai bien d’après Spinoza est d’une obtention difficile. C’est désirer « une chose qui nous contente une fois qu’on la possède. », objet satisfaisant l’âme d’une façon durable.
Mais également - et c’est là où Spinoza fait très fort - c’est renoncer à la sagesse. Consentir, dans un premier temps, à ce qui n’est pas sage. Accepter de désirer les demi-biens, les choses faciles à obtenir : la gloire, l’argent, le sexe… Là est le premier pas vers la sagesse.
C’est également, conclut Dorian Astor, à la manière de Nietzsche dans la « Naissance de la tragédie », renvoyer dos à dos les optimismes et les pessimistes. Le pessimiste a le mérite de la probité. Autrement dit, entrer dans le « pessimisme de la force », la « névrose de la santé ». Un scepticisme non pessimisme...
Etre à la manière de Spinoza dans le « ni espoir, ni crainte. »
Passer par-dessus de son ombre.
-------------------------
Partie 1 « Philosopher en temps de détresse »
Dorian Astor, Michaël Foessel, Raphaël Enthoven, et le médiateur Nicolas Léger.
Le destin nous confronte sans cesse à des effets d’extériorité, évoque le philosophe Dorian Astor. L’extériorité de la détresse, d’après Nietzsche, se déplace vers une intériorité, devient intérieure. L’homme moderne à ses yeux est un chaos psycho- sociologique. Il s’agit donc de revenir sur les différents points de vue, part-on d’effets extérieurs ou parle-t-on de détresse intérieure ?
Michaël Fossel poursuit : Il n’y aurait pas de détresse sans prise de conscience de cette dernière. Une des certaines figures de la détresse, c’est une détresse qui s’ignore. On parle de déclin, de perte de la souveraineté… La liste de ces considérations désolées peut-être longue. Cela suppose que nous les ayons possédées, puis perdues.
Raphaël Enthoven : « Nous naissons par hasard dans un monde qui s’en fiche. » Le monde n’a rien d’aimable. Philosopher, c’est toujours philosopher en temps de détresse. En ce sens, le désarroi est la source vive et infiniment vivace de la philosophie. Cette dernière est difficile par ce qu’elle a à nous dire. Son contenu décille, creuse l’angoisse. Son exercice est inséparable de notre condition, qu’elle soit « Conscience douloureuse d’elle-même. » ou esquive.
Le mythe d’Aristophane explique comment des entités premières, des boules, sont scindées en deux d’un coup de foudre. Le partage est alors une scission, une coupe sombre et sauvage. De là se produit un manque, une déchirure, une séparation. Etre seul, c’est avoir perdu, être dépossédé de sa moitié.
Mais on peut vivre la solitude différemment, comme une plénitude. On est seul, certes mais on discute alors avec ce qu’on est.
Ce qui compte, pour la philosophie, c’est de questionner la question, c’est une prise de conscience, reste à savoir si cette dernière sera source d’une détresse accrue ou mise au service de la levée du voile des illusions.
En ce dernier cas, il est possible d’opérer une conversion. De convertir la douleur en douceur. La philosophie ménage alors des éclaircies.
Nous ne sommes ni rationnels ni libres, explique Dorian Astor, nous avons des parts de rationalités, nous sommes d’abord « Homme ». Le sujet est un résultat, c’est un point d’arrivée. Nous fonctionnons sur un point de subjectivité qui ne cesse de produire cette détresse. La philosophie fait semblant de poser des définitions. Ces dernières ne sont jamais définitives. Sans cesse remises en questions, elles seront posées à la fin, si elles sont posées.
Michaël Foessel : Cette promesse de la modernité – non tenue – ne fait qu’accroître notre détresse. Ces promesses d’émancipation, de nous débarrasser de nos servitudes, d’une technique qui peut tout, d’éloigner la mort, ne se sont pas réalisées. Tout à coup, le monde s’effondre.
Tout se perd, Ma Bonne Dame, le syndrome du « Ma Bonne Dame » est de tous les temps. Déploration d’un monde qui n’a plus de valeurs.
-----------------------------
Partie 2 « Philosopher en temps de détresse »
Dorian Astor, Michaël Foessel, Raphaël Enthoven, et le médiateur Nicolas Léger.
L’apprentissage des catastrophes insolubles ?
Il fut un temps où le philosophe était un médecin, celui qui soigne une pathologie, évoque Dorian Astor. L’idée est intéressante. En effet, déterminer ce qui dépend de nous de ce qui ne le dépend pas est déjà effectuer un grand pas dans l’acceptation du monde tel qu’il est.
La philosophie, c’est résister. Eduquer, c’est se modifier. Changer de perception. C’est la condamnation de Socrate. Accusation non anodine. En lui reprochant de corrompre la jeunesse, on lui reprochait de la modifier.
Le philosophe, poursuit Raphaël Enthoven, est professeur de simplicité, laquelle est indigeste. « Idiotes », en grec, c’est la simplicité. L’idiot voit ce qu’il voit. De ce point de vue, rien ne lui échappe.
Alors, face à la douleur abyssale, insoluble - « un trou dans l’eau qui ne se referme pas » - que faire ?
La philosophie, c’est aussi l’apprentissage des catastrophes insolubles.
On change par l’apprentissage de ce sur quoi on n’a pas de prise. Accepter de n’avoir aucune solution. Renoncer à vouloir modifier ce qui ne dépend pas de soi.
Passer au vrai bien d’après Spinoza est d’une obtention difficile. C’est désirer « une chose qui nous contente une fois qu’on la possède. », objet satisfaisant l’âme d’une façon durable.
Mais également - et c’est là où Spinoza fait très fort - c’est renoncer à la sagesse. Consentir, dans un premier temps, à ce qui n’est pas sage. Accepter de désirer les demi-biens, les choses faciles à obtenir : la gloire, l’argent, le sexe… Là est le premier pas vers la sagesse.
Conclusion :
La philosophie commence par l’étonnement.
Or comment ne pas diluer l’étonnement dans la vérité ? C’est-à-dire, une fois la vérité trouvée, la loi découverte, maintenir toujours vivace l’étonnement ? Les lois une fois trouvées perdent-elles leur caractère étonnant pour autant ? Il s’agit de conserver face au monde une fraîcheur juvénile, une candeur, une manière virginale de voir le monde.
Remplacer le sentiment de savoir par la candeur.
C’est également, ajoute Dorian Astor, à la manière de Nietzsche dans la « Naissance de la tragédie », renvoyer dos à dos les optimismes et les pessimistes. Le pessimiste a le mérite de la probité. Autrement dit, entrer dans le « pessimisme de la force », la « névrose de la santé ». Un scepticisme non pessimisme... Etre à la manière de Spinoza dans un « ni espoir, ni crainte. » Passer par-dessus de son ombre.
Pour aller plus loin…
Adèle Van Reeth, entrer dans « la solidarité des éprouvés, des ébranlés Jan Patočka
« Le besoin de consolation est impossible à rassasier. » Stig Dagerman
« consolation » ne pas laisser l’autre seul, c’est le contraire de la désolation.
http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-la-consolation-14-y-a-t-il-un-remede-a-la-maladie-2