Une des recommandations en matière de cardio-boxing est de viser l’adversaire imaginaire sensé se trouver devant nous, mieux, de s’attacher à essayer d’attaquer une personne détestée. Action assez comique où une myriade de bras et de pieds sont lancés à l’assaut du vide. Difficile exercice tant il semble peu aisé de penser l’ennemi – à condition, bien sûr, d’en avoir un - dans la durée. Et, décidément, définir sa force à l’aune d’une colère ou de représailles suscités par de vils fantômes revient souvent à confondre le sentiment haineux avec de la puissance, à mélanger férocité et habileté, à dissoudre l’action dans l’impulsivité.
Or, la force n’est pas affaire de dureté mais de solidité.
Cette science de la maîtrise interne ne consiste pas à tendre ses mouvements en fonction d’un autre détesté mais à ajuster ses gestes à l’extrême tension des muscles, à sentir ses membres frotter les contours de l’espace, à mesurer l’ultime limite des dimensions, à développer la vivacité de l’épiderme. Donc, à l’inverse d’une démesure désordonnée ou d’un affrontement enragé, le principe est celui de la contenance de soi et de la précision volontaire. Pour le dire autrement, il ne s’agit pas d’un calcul rationnel mais d’atteindre l’épaisseur du milieu.
Mais alors, éprouver son environnement par le faire suffirait-il à atteindre l’efficacité ? Difficile à croire... Comment la tension nerveuse poussée à la frontière des possibilités physiques pourrait développer un savoir-faire ? Comment le déploiement de sensations internes pourrait surpasser le déchaînement d’une brutalité tournée vers l’extérieur ? Après tout, viser un but (en l’occurrence l’adversaire) n’est-il pas le meilleur moyen de l’atteindre ?
De fait, partir de son en-soi ne va de soi. Aussi cet Art de la précision paraît revenir à combattre les yeux fermés, à poursuivre un idéal de chimère, à adopter le repli obstiné des organismes suicidaires.
Naturellement, il n’en est rien. Rechercher la moindre perte d’énergie par le geste juste ne veut pas dire être dénué d’énergie. Bien au contraire. C’est incroyable comme la réalité matérielle admet l’existence de trajectoires exactes. C’est fou comme le mouvement tendu s’ajuste au strict contenu de la matière. C'est stupéfiant comme l’action se déploie à l’extrême limite de l’expérience sensitive… Pas n'importe laquelle, bien sûr... de celle qui durcit le muscle et l’enveloppe de la pleine mesure de l’espace, de celle qui densifie à l’extrême chaque parcelle de chair. Les adeptes des Arts martiaux connaissent ça. Ils savent la puissance des énergies intérieures - déroulées lentement, solidement, à la limite de la résistance, poussées à l’aplomb de la robustesse - et ce, jusqu’aux fondements de la physique.
En quelque sorte, la dense maîtrise de soi au service de la puissance.
Bordeaux, 2019, photo : V.Chrétien
Cette justesse mesurable au principe de l’efficience de l’action, la philosophe Elsa Dorlin l’a étudiée.
Art de la maîtrise employée par les êtres soumis à l’adversité de l’esclavage, les arts martiaux ont constitué un moyen de surmonter les multiples pressions (interdiction de se rassembler, interdiction de discuter, interdiction de disposer d’outils), brimades (interdiction de circuler librement, de fréquenter certains lieux, de regarder une « blanche »…) et interdictions diverses (interdiction de danser !) en apportant une réponse certes violente en apparence mais en réalité de contenance et de maîtrise.
Il s’agit d’un usage politique de la "violence activée".
La pratique consiste à entraîner les corps, à convertir la violence subie en action afin de transformer cette violence en insurrection. C’est une question d’ascèse, de mode d’être, de maîtrise de soi où il est fait usage d’une violence maîtrisée.
Elsa Dorlin pose la question, également, des images véhiculées par la société. Pourquoi une femme battue est-elle toujours représentée en tant que victime ? N’est-ce pas l’enfermer dans un statut ? Et ainsi lui ôter tout pouvoir de répondre ? L’empêcher d'agir ?
Nous ne pouvons qu’acquiescer. La chose, effectivement – grâce à Elsa Dorlin – nous apparaît évidente, à présent.
Est-on frère en toute circonstance ? interroge le philosophe André Comte-Sponville.
Étrangement, alors que l’amitié, l’amour, la justice, le courage sont entendus d’emblée comme vertus, la fraternité, dans la tradition des textes philosophiques, ne l’est pas. Pourquoi cette mise à l’écart ?
Sommes-nous réellement tous des frères ? Ou ne serions-nous point plutôt des cousins très éloignés ? Des individus si psychologiquement distants que nous ne nous préoccupions plus du sort d’autrui ?
Nous le voyons, afin de répondre à cette question, encore s’agit-il de définir ce qu’est un frère.
Alors allons-y, que sont des frères, en effet ? Des individus dotés des mêmes parents ? Faut-il l’entendre au sens d’un amour si puissant qu’il transforme l’autre en « frère » ? Faut-il y voir un ensemble d’adeptes rassemblés autour d’une croyance et donc, excluant ceux n’éprouvant pas la même ferveur ? Au reste, au sens religieux du terme, les croyants se sont beaucoup entre-tués.
La fraternité est la synthèse républicaine de 4 notions pourtant distinctes :
L’ Amour - La Générosité – La Solidarité – La Communion.
Étudions-les plus précisément.
1. L'amour :
L’amour selon la tradition philosophique se subdivise en trois concepts distincts :
L’Eros autrement dit « l’amour-amoureux », la Philia soit « l’amour filial » et l’Agapè ou l’amour de charité.
La fraternité républicaine, laïque, serait plus proche de l’agapè, en d’autres termes d’un amour dit « de charité », ou caritas. Qu’est-ce à dire ? A ce niveau, nous sommes chanceux ! En effet, l’amour de charité a été génialement résumé par Saint Augustin en une formule lapidaire : « Aime et fais ce que tu veux. » « Aime et fais ce que tu veux. »… Comment entendre cette formule sans effectuer de contre-sens ? C’est assez simple : puisque tu agis par amour, tu agiras bien. Et, de fait, rappelle André Comte-Sponville, on ne nourrit pas ses enfants par devoir mais par amour. Il ne s’agit pas ici de morale mais d’élan affectif. Au reste, quand l’amour est là, on n’a pas besoin de morale. Les choses se font naturellement, le partage va de soi. Quand l’amour est là - insistons bien sur ce point – lois et morales deviennent inutiles.
D’accord. Très bien. Tout le monde s’accorde avec cette idée d’amour et de partage.
Mais à qui cela s’adresse-t-il ? En effet, l’amour est-il généralisable ? La réalité nous montre tous les jours le contraire. On aime certes ses proches : ses enfants, ses parents, son conjoint (et encore au début). Mais ses parents... ce n’est même pas sûr… Ses amis ?... Certes, pour quelques uns…
En bref, cela concerne combien d’individus ?... Peu. Très peu. Trop peu. Alors, effectivement, comment éviter de faire le pire ? Puisque l’on ne peut aimer 7 milliards de personnes ?
Kant a une solution : celle de l’amour pratique. Si tu aimes, très bien : agis par amour. Si tu n’aimes pas, ce n’est rien : fais comme si… Kant nous dit : « Quand tu n’aimes pas, fais comme si… »
Donc, agis comme si… Comme si tu étais frère…
Et c'est là qu’apparaît la générosité.
2. La générosité
La générosité, c’est la vertu qui consiste à donner à ceux que l’on n’aime pas. Quand on aime : on donne. Quand on n’aime pas : on est généreux. Donner à ceux que l’on n’aime pas, c’est la vertu du don, autrement dit : la générosité.En conséquence, même si je ne veux pas donner aux 7 milliards autres, la morale me rappelle à l’ordre : tu dois donner à ceux que tu n’aimes pas. Très bien, la morale semble sauver de tout. Est-ce vraiment le cas ? De fait, que faire si aimer, je ne sais pas et donner, je ne veux pas ? Nous pouvons tenter – alors – de suivre cette logique : Si tu ne sais pas aimer, sois au moins généreux… Si tu ne sais pas être généreux, respecte au moins la propriété d’autrui.
Ah là, je respire… Je sais faire.
Reprenons, insiste André Comte-Sponville… Aimer, je ne sais pas… Donner, je ne veux pas… Mais attention, là, il y a danger, car si l'on renonce à tout, alors advient la barbarie. Aussi - fort heureusement - il existe une parade, celle de la politesse. En effet, être poli s'avère constituer une compétence aisée… Etre poli, ça, je sais faire !
En conséquence, comme nous l’avons vu, la générosité prend en compte les intérêts de l’autre.
On partage. Serait-ce là être solidaire ?
Pas tout-à-fait, la générosité n’est pas à confondre avec la solidarité.
3. La Solidarité.
Ce n’est pas de la générosité, même si elle lui ressemble en bien des points. En effet, la générosité donne à tous quand la solidarité est certes un partage mais auprès des détenteurs des mêmes intérêts. L’exemple le plus explicite étant celui du syndicalisme. La solidarité entend s’adresser aux convergences objectives d’intérêts. Raison pourquoi l’état est le premier à promouvoir la solidarité. Ce dernier ayantpour objectif de défendre les intérêts de ses citoyens. Là encore, au côté positif de la solidarité, existe un revers négatif, celui du partage. De fait, donner réclame de diviser. De sorte que, lors d’un bon repas, plus nombreux soient les convives, moins il y en ait pour chacun. C’est notre dernier point. Souvenons-nous, nous avons déjà évoqué : l’amour, la générosité, la solidarité… reste donc à étudier la communion.
4. Communier :
Communier ne divise pas. C’est une valeur que nous partageons tous, comme celles de «la liberté, l’égalité et de la fraternité. » Communier, c’est partager sans diviser. Cela semble paradoxal car partager semble diviser les choses. Ici, en l’occurrence, il s’agit d’une union collective. De sorte que lorsqu’on partage un gâteau - par exemple lors d’un anniversaire - le dessert compte moins que le moment passé en bonne compagnie. On augmente son plaisir en étant ensemble. On communie ensemble dans le plaisir de partager un très bon gâteau.
Il faut savoir regarder. Savourer
d’un œil patient un paysage apparemment aride afin d’en percevoir les nuances.
Observer l’insignifiant, et, peut-être à la manière du philosophe Vladimir Jankélévitch,
restituer le prix de l’a-peine perceptible.
Dans un livre poético-personnel, L'esthétique du Pôle Nord, le philosophe Michel Onfray parvient admirablement à faire sentir la nudité complexe
du Nord aride.
Première partie :
Tout au long du sol aux nuances rocailleuses, découverte de
l’abrupt. Y aurait-il une leçon du minéral ?
Peut-être... Au moins, sans
conteste, une profusion d’intensités. C’est-à-dire des nuances où le vide est plein
de contrastes, où les pierres s’empilent en cairns de symboles. Tout au bout du
froid et du rêche, tout au fond des gerçures
profondes où les mains crissent lors du mouvement des doigts, il y a la douleur, bien sûr –
évidement - mais aussi le chant et la glace, là où des blocs d’énergie féroce
craquent aux poussées de l’instant.
Éloge du regard posé sur
l’insignifiant : La valeur d’un silence, la présence solide et physique d’un père que l’on voudrait éternel.
Et ce parcours, oui, ce parcours, bien
sûr d’un extérieur extrêmement intérieur, au bord des infimes signifiants.
Deuxième
partie :
Critique
à l’égard des dominations de tous poils, la colonisation des esprits. Place à une
histoire de déportation révoltante où le déplacement massif des populations
dans des villages factices, a fait perdre aux individus tout lien avec l’esprit
des lieux, interdit toute poursuite du gibier au fil des saisons, où le
massacre en meutes des chiens devenus inutiles a laissé le goût amer des âmes
égorgées sur l’autel de la nécessité.
Retour sur une colonisation ayant
débuté au 19ème siècle, avec l’arrivée des Frères Moraves. Et
surtout, l’apprentissage d’une écriture imposée par l’autre. « L’alphabet
chrétien ouvre la porte à la colonisation… ». Fini, donc, l’apprentissage construit dans un
temps long. S’articulant dans un savoir ancestral, se diffusant doucement, tout
en parole acétique.
Dans cette modernité, pas de pensée nomade :
l’économie n’est ni de richesse intérieure ni en adéquation avec la lente
maturation du paysage mais d’avoir et de calcul.
La population sédentarisée doit se
plier, se courber, chanceler sous les injonctions dominatrices :
Se mouler dans une école importée en bloc, une
vision occidentale, celle de la rapidité où il s’agit de suivre un programme
imposé au sein d’un emploi du temps rigide. Même l’apprentissage devient un
lieu de calcul. Le philosophe développe ce point dans La communauté philosophique où – explique-t-il - les coefficients attribués aux différentes disciplines
– du moins en France - orientent les
choix des élèves vers les matières les plus « rentables ».
Mais ici, dans ce lieu sans offre
d’emploi, quoi de rentable ? Quel apprentissage ? Quoi faire une fois
son diplôme en main ou en poche ? Lieu perdu où il se trouvera plié en
quatre, désormais.
Quel choix ? Si ce n’est celui
de l’attente. Du vide. Comment ne pas se
noyer d’alcool ? Comment s’en sortir ? Quels engagements du corps et de
l’âme ? Quelle émancipation ? Quel sentiment d’appartenance ?
Quel « humus des ancêtres » ?, pour reprendre une formule chapardée
dans Le recours aux forêts.
Le
philosophe a « l’âme d’une
pleine cargaison de révolte. »
Fabrice Midal et Martin Legros 3 septembre 2017- Les rencontres inattendues Tournai
Se faire plaisir.
Vivre -
enfin.
Nous pensons tous la chose aisée
tant la technique nous facilite la vie. Devons-nous nous rendre à Strasbourg, innutrition
culturelle oblige, que nous voici trois heures plus loin, présents aux
rencontres des Bibliothèques Idéales, satisfaits de noter d’une main alerte les
échanges formulés avec doigté.
Retour le lendemain. A l’identique. Ou
presque. Carnet griffonné de paroles harponnées au flot des pensées. Carte vidéo chargée de quelques trésors.
Retenir. Partager. Ne pas perdre, vous dites-vous en relisant vos notes dans le
TGV. Ecrire. Restituer l’essentiel. Ou au moins l’important, et ce, le mieux
possible. Se jeter à train perdu dans l’écriture. En retenant son souffle. Peut-être
en oubliant de respirer. Sûrement en omettant de tourner la tête vers la fenêtre.
Négligeant les perles d’eau. Aveugles
aux cascades du sentir glissant le long des vitres… Etrange comme la pluie court à l’horizontale quand les
gouttes sont poussées par la vitesse du train.
Pris, dans les injonctions quotidiennes de
tout ce que l’on doit faire, au vrai, nous avions égaré cet autre impératif. Cette
autre nécessité du « Quand commence-t-on à vivre ? », du « Quand
s’autorise-t-on à être ? », ou encore du « Comment vivre ici et
maintenant ? ». Heureusement, le philosophe Fabrice Midal réinterroge
l’existence tout en nous invitant à voir avec l’œil de l’expérience.
Parce qu’expliquer, c’est déplier, le philosophe
spécialiste de la méditation essaye de lire le monde, de l’analyser, d’en
discerner non seulement les dictatures – chose somme toute assez courante - mais, mieux, d’analyser nos auto-tyrannies.
Car contrairement aux idées
reçues qui nous voudraient assujettis par autrui, nous sommes assez vaillants pour
briser la paix de nos consciences, marteler nos fers et tordre
les lignes de nos journées jusqu’à la torture. Self-made-mal de nos petites
entreprises, nos auto-exploitations à forte valeur d’anxiété peuvent conquérir sans
fin le territoire de nos enfers et aller assez loin dans nos capacités d’enfermement…
A la maison, nous désirons recevoir les invités avec tant de soin que l’on s’en
oublie soi-même. En voyage, l’injonction de vacances performantes, visiter le
maximum d’endroits en un temps minimum pousse quasiment le vacancier au bord du
burnout. Au travail, prisonniers, nous voilà rongés par l’injonction paradoxale
de faire beaucoup en faisant mieux. Le journaliste, dans un activisme sans fin,
rédige des articles où l’exigence de rapidité doit allier un objectif de
perfection rendant la plume intranquille et l’esprit crispé sur le carbone de
ses propres feuillets.
Plus particulièrement, Fabrice
Midal analyse patiemment les intoxications au monoxyde du faire-mieux, accidents
de pression, obligations maximales, courses aux impossibles, ces retours sur
rentabilité, gestions es inhumanité et autres performances sans fond qui obscurcissent
la vie jusqu’au black-out et compriment l’existence.
Entrer dans le caisson de décompression afin
de relâcher les tissus du soi, libérer l’oxygène du bien-être n’est pas si
simple. Aussi s’agit-il, par l’intermédiaire – notamment - de la méditation, de
s’autoriser à être en accord avec le monde, d’enlever la pression.
« Foutez-vous la paix »,
autrement dit : « Faites-vous plaisir ». Laissez-vous être.
Faites preuve de « Désinvolture »
sans vous moquer de tout pour autant.
Simplement, toucher les
battements de l’être.
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Fabrice Midal et Martin Legros 3 septembre 2017- Les rencontres inattendues Tournai
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Vidéo des rencontres inattendues de Tournai
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Vidéo des Bibliothèques idéales - Strasbourg - le 16 septembre 2017
Entre Montaigne
et Alexandre Jollien, un point commun : celui de célébrer la pensée.
Les
compères ne se laissent pas duper par des raccourcis, s’opposent aux lois
classiques, et - telles les perruches à collier Houdini - s’évadent des cages où
l’on veut les confiner. Ces impertinents parlent même de gaieté de
penser, de pur plaisir de philosopher, et – pleins de prétentions futiles – se payent le culot de bifurquer des chemins
tracés.
Escapade dans
l’univers de la réflexion…
Alexandre Jollien, par l’écriture de l’« Éloge de la faiblesse, La construction
de soi. Le métier d'homme. Le philosophe nu. » a brisé sur l’enclume
du réel la validité des tests passés.
L’agrégé de
philosophie non seulement s’est extirpé de l’avenir médiocre qu’on lui avait
prédit « Moi, vu mon état physique, révèle
Alexandre Jollien dans son premier livre intitulé « Eloge de la
faiblesse », on avait projeté que je
roule des cigares, c'était à peu près tout ce qui était disponible... » mais
le penseur a fait émerger un énorme malaise.
Que
voulez-vous, il est des êtres singuliers.
Comment, en effet, cet homme - a priori comme les autres - a-t-il pu se
soustraire à la conjuration des évaluations ? Comment a-t-il pu s’extirper de
cette dictature qui vous éduque, vous enferme, vous encadre, vous
enseigne : « Je sais qui tu es. » « Je vais te dire qui tu es. »
Comment, devant
la poignée d’individus imposant aux autres la seule façon de réfléchir, et
face à la masse de ceux cédant à leurs injonctions, a-t-il pu opposer un troisième
type de personnalité ?
Une espèce Irritante
- donc infiniment précieuse – celle des hommes rétifs aux prescriptions
tyranniques.
Retour sur histoire :
Suite à une
motricité affectée par un cordon ombilical enroulé autour du cou lors de
la naissance, des spécialistes soucieux du devenir du jeune Alexandre
Jollien, firent passer à l’enfant toute une batterie de tests. Procédure
classique. Evaluations ordinaires consistant à cerner l’intelligence à coups d’exercices.
La chose va très vite : on allie la réponse « normée » à la
vitesse du chronomètre. Après un rapide calcul, on obtient un nombre impossible
à falsifier : résultat de règles
implacables car mathématiques, ce coefficient - mis en regard de la moyenne de
tous les tests pratiqués sur un échantillon représentatif d’une population
donnée - est tout à fait fiable.
Ordinairement, ces mesures agissent sur l’esprit
comme un charme d’effroi : laissent le sujet, là, planté, à observer le
résultat, à le scruter, à l’étudier, à le méditer ad infinitum. Leur objectivité garantit avec évidence les limites
intellectuelles ou le « haut potentiel » de l’individu expertisé.
Leurs conclusions sont un principe, une évidence, un ordre, si puissants qu’il
semble impensable de les remettre en cause. Il en résulte une impossibilité de
s’y soustraire. La donnée numérique, se fait la hauteur, devient physique vous
empêche de vous redresser, de vous dresser, tant et si bien que la pensée
elle-même s’y fracasse le nez.
« La tentation devant une personne
handicapée – dénonce l’intellectuel -
c'est de l'enfermer dans une catégorie.»
Fort heureusement, Alexandre Jollienn’a pas voulu se réduire à la position
qu’on lui avait assignée. Le philosophe s’est refusé à admettre ce qu’on lui avait prouvé.
Non seulement - signe peu ordinaire – ce dernier a
refusé de s’adonner au roulage des
cigares – activité sympa où il est possible de travailler tout en papotant – mais
a eu l’outrecuidance d’oser penser avec insistance.
A la force de son expérience, l’écrivain nous invite
à dépasser les barrières dressées entre la normalité et l’anormalité.
«… à dépasser le premier regard qui passe à
côté de l'essentiel, bien souvent. » à « sortir des préjugés »à opérer « une conversion du regard. » [1]
A nous réformer.
Et, espérons-le, à devenir
ce que l’on n’est pas.
Syracuse - Sicile juillet 2017
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Article écrit pour le magazine en ligne Slow-Classes :
[1] Alexandre Jollien, écrivain et
philosophe, you tube.
Lors de la présentation du
dictionnaire Nietzsche au Goethe-Institut de Paris avec Dorian Astor, Jean-Luc
Barré, Raphaël Enthoven, Mériam Korichi, Enrico Müller, Arnaud Sorosina et Léon
Wisznia, Il y avait un jeune homme nerveux, brûlant d’angoisse, très touchant. Ce dernier, se leva d’un bond, n’osant pas poser sa question, n’ayant de
cesse que de se confondre en excuses, bafouillant des explications, baissant la
tête, ne parvenant pas exprimer le fond de sa pensée, s’excusant mille et une
fois de son autisme, se reprochant indéfiniment de ne pouvoir retenir le nom
des intervenants, lesquels, devinrent : pour Enrico Müller, « L’homme
assis sur la chaise noire. »… Raphaël, « L’autre assis sur le
fauteuil vert. » ou encore Dorian « Vous, assis à côté de l’homme sur
le fauteuil vert » ; belle leçon d’humilité, s’il en était besoin… Enfin,
après moult efforts et plus encore d’encouragements, ce dernier parvint à
formuler son excellente interrogation. Il s’agissait – en effet - de comprendre
quel lien unissait des interventions aux thèmes très éloignés les uns des
autres et aux contenus – en apparence - très différents.
Silence religieux dans la salle.
Après avoir écouté la réponse, non
sans regarder tout autour de lui, bouger les bras, n’y tenant plus, le jeune
homme saisit son sac tout de go et se dirigea précipitamment vers la sortie. Dorian,
contrant la fuite d’ombre et d’angoisse, l’arrêta avant qu’il ne sorte et compléta sa
réponse.
De fait, le corps anxieux se posa
et resta jusqu’à la fin.
La sensibilité est sans artifice.
Il y a eu, ce jour-là. A cet
instant précis. Au cœur de l’échange. Un hommage à la fragilité, entre ciel et grâce.
Un pur espace de délicatesse. Une offrande
à la pensée.
Conférence claire et instructive d’Estelle Ferrarese, professeure de philosophie morale et politique à l’université de Picardie Jules Verne sur la question de l’émancipation des femmes, dispensée le 6 avril 2017 à la Maison Européenne des Sciences de l’Homme et de la Société.
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A Myriam
Etre le commandant solide ; seul
maître à bord de sa personne. Pourquoi ce type de gouvernement s’observe-t-il
si peu chez les femmes ? interroge la philosophe Estelle Ferrarese. Pourquoi
sont-elles si peu mises en avant ? Pourquoi ne se sont-elles pas construites
d’histoire telle celle des ouvriers, par exemple ?
Simone de Beauvoir, dans le Deuxième sexe, offre des éléments de
réponses :
Les femmes ne se pensent pas en tant que
sujet, c’est-à-dire seules, en opposition à l’autre mais se vivent avec l’autre.
Ce positionnement solidaire n’est pas sans conséquence. Etre partie seconde
d’une entité première : le mari, l’enfant, le père, le frère, interdit de
hisser haut les couleurs personnelles.
Se suffire aux autres contredit toute possibilité
de poser un « Je » fort et singulier.
Marseille - Photo Virginie -
Le chêne parlant avril 2016 - Montée des Accoules
La présence invisible devient une
normalité. Pire, la prévenance, un dû.
Qui se rappelle derrière la grand-voile
des enfants délaissés de la DDASS, l’effacement d’une femme s’oubliant au
chevet des autres ? Entourant l’abandon d’un sourire. Enveloppant les
manques, non de bons sentiments, mais d’actes solides, de réponses visibles, de
solidarités concrètes ?
Qui se souvient de cette présence franche
et affirmée, parfois sèche quand la situation l’exigeait, souvent maternelle et
affectueuse quand la confiance s’était installée ? Qui loue encore les
mérites d’une embarcation anonyme, tout à la fois gouvernail et passerelle, canoë
et bouée, en tout cas, toujours prévenante et effacée.
Myriam Chrétien
Novembre 1927
A la vie masculine d’exténué-à-vouloir-gagner,
la femme oppose une vie d’exténuée-à-vouloir-donner.
Une implication pleine et entière, dénuée
de bannière personnelle, souvent invisible et solitaire. Dénuée de récompenses.
Cet état de non revendication – en effet –
est clairement repérable dans l’Histoire où l’on peine à trouver des femmes
voulant briguer le pouvoir pour elles-mêmes. Pensons aux figures scientifiques –
Véra Rubin, Ada Lovelace, Jocelyn Bell. De brillants esprits ayant cherché sans
éclat, ayant trouvé sans médaille. La persévérance n’est pas toujours
avantageuse aux femmes.
Par intérêt de caste plus que de genre, Germaine
de Staël ayant intégré cette position seconde des femmes, tenta de sauver la
tête de Marie Antoinette [1] à l’aide d’arguments de ce
type. Selon le principe du : Qui
veut minorer la liberté, lui colle une dépendance, cette dernière insista
sur la qualité d’épouse du Roi. Invoquant les vertus cardinales de tout bon
sujet féminin, à savoir l’identité générique de base suivante : d’abord être
fille, peut-être sœur, ensuite, être femme et mieux, mère.
Arguant, également, du fait de ne pas accorder
à un individu femelle une quelconque importance historique.
Marseille -
Photo Virginie Le Chêne parlant -
rue des Accoules - avril 2016
A côté de cette entreprise, rappelons-le,
davantage commandée par une hiérarchie héréditaire qu’une appartenance de sexe,
un autre fait sociologique s’esquisse, celui de la non-solidarité des femmes
envers les spécimens de leur genre. Germaine de Staël, selon Enzo Caramaschi,
plaidait pour la femme de génie sans espoir de recevoir un jour aucune
solidarité féminine… Du vécu, sans doute ... Au reste, l’épistolière
n’appréciait pas plus que cela l’esprit princier de la reine, l’autre le lui
rendant bien.
L’absence de « nous » féminin ne
date donc pas d’hier.
Les femmes, pointe Simone de Beauvoir [2], sont séparées des autres femmes. Aussi, dispersées géographiquement et psychologiquement, ces dernières ne
se sont pas forgées de passé commun. En conséquence, les solidarités de travail,
les communautés d’intérêt se sont avérées impossibles.
Marseille -
photo Virginie Le Chêne parlant -
rue du petit puits - avril 2016
Cela, n’impose-t-il donc pas l’apposition /
l’opposition féroce d’un « Nous » ?
La féministe bell hooks a cherché à
décrypter, à analyser les forces de dominations sociales cachées derrière le
phénomène d’atomisation des femmes.
L’intellectuelle engagée repense la Sororité sous l’angle d’une solidarité
politique, d’un engagement réciproque dans la lutte, refusant tout esprit victimaire, rejetant l’idée d’une fraternité fondée sur le socle d’une souffrance partagée, [3]
la sororité de bell hooks est une solidarité politique : de
combat. Il s’agit d’affronter les désaccords, "de ne pas avoir peur du conflit, de rompre avec une mentalité colonisée".
« Arracher sa capacité à modifier
l’état du monde. », c’est d’abord comprendre les forces de domination en
jeu. Cela passe par l’Intersectionnalité : soit l’étude fine des
différents axes pouvant expliquer cet état d’infériorité sociale – voire d’infirmité,
peut-on même avancer. Encore s’agit-il de questionner toutes les responsabilités,
y compris – bien entendu – celle de l’exploitation des femmes par les femmes.
C’est également poser des mots sur des
actes. En effet, développe Estelle Ferrarese, penser le phénomène du
« Harcèlement sexuel », par exemple, c’est condamner la voix rapide
de l’infamie, barrer les autoroutes des abjections faciles. Lesquelles, trop
souvent, donnent droit de passage à l’acte répréhensible, accusent la victime -
embouteillée de honte - de provocation insidieuse, et accréditent sans vergogne
les raccourcis de type : « Bien fait pour elle, elle l’a bien mérité ».
Etre acteur de l’émancipation (L’émancipation,
rappelons-le, c’est le gain « d’une force de contrôle réflexif. Le
contrôle des forces qui affectent les vies. ») nécessite de « se
rendre maître des forces qui nous agissent ».
Par la lutte – par l’expérience collective
- le sujet peut acquérir une texture politique, se former, se transformer,
devenir le symbole de quelque chose de supérieur à lui.
Acquérir une
identité, enfin.
Merci à Estelle Ferrarese de son aimable accord ainsi que de celui de Madame Martine Benoit, directrice de la MESHS.
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Quelques traversées salutaires en terre d'évasion...
[1] Mme de Staël et Marie-Antoinette : deux femmes en politique, Monique Cottret
http://books.openedition.org/pupo/2903?lang=fr
[2] Estelle Ferrarese, conférence.
[3] Estelle Ferrarese, bell hooks et le politique. La lutte, la souffrance et l’amour, Cairn, 2012, n° 52 « sur une sympathie réciproque née de la souffrance partagée. »
https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2012-1-page-219.htm
J’ai déployé tous mes efforts pour arriver à un point
Où je ne sache plus à quoi je pense, à quoi je rêve,
Ni quelles sont mes visions.
Il me semble que je rêve de toujours plus loin,
Et de plus en plus le vague, l’Imprécis, l’invisionnable. »
Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquilité, p 262.
Edward Hopper - Nighthawks (Domaine public)
Wanderer’s Nightsong de Johann von Goethe est une des poésies préférées de Hopper, souvent lue à voix haute : Hopper - gas
"Sur tous les sommets tout
Est tranquille maintenant,
Sur toutes les cimes d’arbre
Ecoute, toi
A peine un souffle ;
Les oiseaux sont endormis dans les arbres :
Attends, bientôt comme ces derniers
Tu te reposeras."
Edward Hopper –
Lumière et obscurité 1) p 162-163.
Guinilla Lapointe
Le mouvement de la modernité implique puissance, agitation, vitesse, grandeur, technique. L’interprétation du siècle réduit à son hubris pour être vraie est un peu courte.
L’effet contemporain réside dans l’expansion du tout possible - à grande échelle. La modernité procure un effet original : celle d’une vie auto-réalisatrice. L’idée d’une intelligence créatrice du chemin qu’elle emprunte, d’un individu obsédé par la construction de son destin, architecte de son avenir – du fatras vous accompagnant jusqu’à la mort, communément appelé « Vie ».
Vidéo pédagogique sera désactivée ou enlevée sur demande.
Conférence de Gunilla Lapointe (pardon pour l'écorchure du prénom dans la vidéo) du 16/12/12
donnée à l’Auditorium du Musée des Beaux Arts de lille (PBA)
intitulée : « Invitation à l’Art : Edward Hopper. »
Merci à Gunilla Lapointe pour cette gracieuse conférence
ainsi que son élégant accord à la mise en ligne des vidéos.
Merci également à la Présidente des «Amis du Musée »
Naturellement, métamorphoser l’imaginaire rêvé en réalité sonnante et trébuchante, bâtir la pyramide de son ambition sur les bases de son libre arbitre, relèvent d’un morceau de bravoure.
L’entreprise réclame une énergie phénoménale – une hardiesse – un vouloir incommensurable.
Aussi l’infortuné ne ménage-t-il pas ses efforts pour gravir l’Everest de sa liberté, c’est-à-dire non seulement décider de sa voie mais dessiner son chemin, faire advenir ses idées de grandeur. Sa folie consiste à se dissoudre tout entier dans l’obsession de ses perspectives, de self-made-man le voici devenu self-made-avenir – esclave de lui-même, il s’abandonne aux renoncements, creuse sans relâche, pousse inlassablement le granit de ses désirs. Le projet nécessite une ascèse stricte. Un travail rigide – sans s’écarter d’un régime déraisonnable - intégral. Qu’importe, puisqu’au bout de l’horizon brille la lueur du lendemain rêvé.
La réalité pour Hopper, c'est la reconnaissance à 42 ans, c’est passer par des ébranlements. Des univers d’espoirs, des empires d’idéaux. Des assurances de réussite ont tremblé, la flamme d’un individu maître de sa vie s’est chaque année étouffée un peu plus ; le travail dans l’illustration commerciale l'a vieilli prématurément. 3)
Ses tableaux se chargent d’émotions ;
les contingences le rattrapent – et vite.
Edward Hopper connaît les réalités humaines. Le mythe du bonheur accessible par le travail. Les répliques récurrentes lourdement négatives prononcées par les prescripteurs 2)… Lesquels, sensibles aux profits se détournent du type n’étant pas quelqu’un.
Les bons conseils – sans doute – des peintres de galère ne tarissant pas de : « Tu devrais, tu aurais dû. Ça aurait été mieux si… »
Comme si Hopper n’était pas le juge plus dur, le plus impitoyable, de son propre travail. Comme si chaque détail, chaque cadrage, chaque lumière n’avaient pas été pensés, calculés, mesurés, soupesés. Comme si bourreau de lui-même, l'artiste n'avait eu de cesse de remettre son travail de douleur à plat.
Edward Hopper - Bleu soir (Domaine public)
D’abord en 1914, ce « Soir bleu » tout de vibration, tout de sensation rimbaldienne*, auquel Edward Hopper tenait tant. (Le site "Artifex in opere" de Philippe Bousquet en propose une analyse très détaillée.)
Sensation
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,1914_Soir_bleu-leger.jpg
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue,
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irais loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme.
Arthur Rimbaud, 1870.
Toile incomprise – retrouvée après sa mort, roulée – cachée - enfouie dans l’atelier.
Le peintre s'y est représenté de dos, nous indique l'historienne des arts Gunilla Lapointe, entre le couple de demi mondains à droite, le souteneur à l’extrême gauche. Devant lui, j'ajoute un clown de mascarade à peine sorti du spectacle de cirque auquel il participe, à sa gauche un artiste - Vincent Van Gogh ?... La ressemblance est frappante, tout de sensibilité de coeur - inadapté au monde. Sans oublier cette prostituée plantée, brillante et inconvenante – si proche de l'artiste n'osant pas, coincé, puritain - et si lointaine.
Ces refus, ces échecs ne rendent pas plus fort … Mais peu à peu ont eu raison des exaltations créatives du peintre. 4) Le hasard d’un critique – légèrement plus sagace – n’y change rien. Le mal est fait. Edward se montre chaque jour un peu plus taciturne, plus détaché, toujours plus lucide, encore plus insensible. Il ne peindra guère plus qu'une ou deux toiles par an à la fin de sa vie.
Mais il n'en est pas encore là, pour l'heure, Hopper entre dans une clairvoyance glaçante.
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1929 Chop Suey
Les diagonales sont des verticales abyssales.
L’image de ces êtres animés de fixité – exténués. Que leur manque-t-il ? Ont-ils perdu leur âme ?
Cette absence. Ce silence. Ce détachement. Ce lugubre surgissement du quotidien.
Ces personnages – miroirs d’eux-mêmes – en pointillé, que possèdent-ils ?
Hopper peint... La même toile, toujours, encore...
La vie inconsistante, l'existence indigeste.
Pour pédagogie. Sera retirée sur demande.
«Je ne sais pas si j’aime les êtres humains », dites-vous en 1935 au moment où vous peigniez « House at Dusk »*.
Hopper continue... 1940 Gas à la tombée du jour.
Les trois divinités au pied desquelles l’homme s’incline. Ces pompes sphériques derrière lesquelles le pompiste confesse sa détresse sont des impasses, des sens interdits. Sans espoir.
Vidéo :
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« La tombée du jour.
Un moment de calme dans un travail harassant, épuisant.
La banalité de la vie.»
Guillia Lapointe.
En 1942 Night Hawks...
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Chaque client porte en lui des songes de marbre – surface lisse – dense. Leurs regards vitrifiés par toutes ces possibilités qui ne se sont pas réalisées sont dénués d’agitation, d’émotion. La perspective d’une vie légère, ce libre arbitre, qu’en reste-t-il ? Le quotidien a pris des semelles de plomb. Le réel a tué le possible, conduit vers aucune fusion – aucune réciprocité – aucun partage – aucune participation - aucune relation. Chaque placidité, enfermée dans son inquiétude a l’œil penché sur le vestige de ses espérances.
ou le « culte du soleil nouveau », nous révèle Guillia Lapointe. Hopper s'y est représenté à gauche, lisant la république de Platon.
L’ héliotropisme, ces personnes s’abandonnant à la chaleur d’un soleil – dans ce moment de pose et d’attente – ce groupe cherche un absolu sans perspectives. L’espace est vide. Tout est faux déserté, simple – encore plus simple – dépouillé – toujours plus dépouillé.
L’intensité sensible de la tromperie où l’impassibilité des vacanciers rend plus lisible encore leur impuissance – . Les transats sont des chaises de spectacle. Le rayonnement une projection , un formidable événement de lumière, une mise en scène.
C’est un monde frappé de lumière, désespéré, célébrant un soleil souverain sous lequel il s’abandonne. La foi renouvelée, une confiance absolue dans cette modernité radieuse et glorieuse.
Une révérence... rideau.
Edward Hopper - Summer Interior (Domaine public)
Le dernier acte tombe. La conquête du monde, toutes ces substances de la modernité, cette possibilité d’une réalité enchanteresse – aussi extraordinaire, belle, n’est plus qu’un lointain souvenir.
Les personnages d'Edward Hopper ont la justesse des comédiens perdant leurs masques. Leurs visages sont des avertissements. Libérés de leurs croyances modernes – inconsolables - certains que rien ne peut vous libérer. Leur état est sans espoir …
Des résidus n’attendant plus rien,
Leur tranquillité est l’ultime soubresaut des lignes brisées.
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* Gunilla Lapointe.
1) Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter – Parkstone international – Isbn : 978-1-906981-63-1
2) « (1913) Il était loin d’être le peintre qui avait le plus de succès et il n’était en rien une personne qui affectionnait la vie sociale. Son travail avait été rejeté par les jurys d’exposition où il avait été admis à contrecœur alors que ses pairs exposaient sans aucun problème. Il travaillait dans leur ombre, mais rarement en leur compagnie. Il semblait chercher la clef du succès de tous ces peintres en allant là où ils trouvaient leurs sujets. Le monde de l’art américain offrait de nombreuses et diverses sources d’inspiration mais Hopper choisissait pourtant de marcher sur les pas de ces artistes. Il créait des tableaux qui laissaient la critique indifférente et ne se vendaient pas. Malgré la vitalité croissante du paysage artistique américain, Hopper devint un homme de 1.92 mètres invisible. Il continuait à passer inaperçu parmi ces peintres à succès. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter - p 44.
« Février 1915 au MacDowell Club…
Coin de rue à New York reçut une approbation générale, mais Soir bleu fut Qualifiée telle une collection minable « … de Parisiens et buveurs d’absinthe endurcis ». La scène reflétait la débauche de la vie du demi-monde à Paris, la « Babylone moderne ». La francophobie ambiante annula toute valeur que le tableau aurait pu avoir en tant qu’analyse intéressante et émouvante de ses personnages… Aucun tableau ne fut vendu. Soir bleu fut enlevé et enroulé pour être redécouvert seulement après la mort de Hopper. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter - p 50.
[vers 1920] : « Les membres du groupe du MacDowell, C.K. Chatterton, Sloan et les autres se réunirent pour organiser une exposition de leurs œuvres les plus récentes. … Cette exposition fut comme la précédente. Ce fut une déception. Il ne vendit rien. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter - p 56.
3) […] Pendant qu’il travaillait comme un esclave pour Country Gentleman Magazine, la lassitude que Hopper ressentait vis-à-vis de l’illustration sembla claire à l’éditeur de la revue, A. N. Hosking. Pour arriver à garder le bon travail de l’artiste et tenter d’alléger sa frustration, il suggéra que Hopper change de moyen d’illustration pour l’aider à retrouver sa créativité. Il l’incita à essayer la gravure.
[…] Ce nouveau procédé sembla revigorer son agitation créative… […] On ne lui confiait jamais de grandes missions à cause de son incapacité à peindre le charme fragile des jolies filles et de son refus total de devoir se plier aux exigences des directeurs artistiques des grandes revues. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter - p 56.
4) « (En 1921) … Alors que Hopper était debout parmi les ruines de ses anciens tableaux, un critique d’art du journal Tribune arriva par hasard et loua les vertus des gravures de Hopper qui étaient exposées sur les murs de l’Académie. Frank Rehn [vendeur de gravures] sentait que le travail de Hopper avait quelque chose d’intéressant mais il ne savait pas exactement quoi. Il accepta donc les gravures en dépôt. » Edward Hopper – Lumière et obscurité – Gerry Souter - p 66.
P 67 : En 1923… deux gravures sortirent vainqueurs, gagnant le prix Logan de l’Art Institute (25 dollars) et le prix M. et Mme William Alanson Bryan…
P 86 : L’année 1924 fut une année magique pour Hopper. Son travail se vendait et tout laissait prédire qu’il pourrait enfin cesser de travailler dans l’illustration commerciale.
P 166 : avril 1945… il répondit à la lettre d’un psychologue, Dr Roe, afin d’expliquer son travail. Hopper indiqua au sujet de ses critiques, entre autres :
« Ils n’ont pas une grande opinion de moi en tant que coloriste, ce qui, je pense, est juste si vous considérez la couleur en soi. Ils n’ont pas non plus une grande opinion de moi en tant que concepteur, ce qui, je pense, est juste si vous considérez la conception en soi. Cependant, ces dernières critiques ne me dérangent pas, car mon intention dans la peinture est loin de vouloir considérer la forme, la couleur et la conception comme une fin en soi. »