mercredi 23 janvier 2019

Éloge de l'amour par Alain Badiou.



Faut-il, vraiment, défendre l’amour ?

Après tout, dans un monde dénué de scrupules, ce sentiment tinté de rose ne serait-il pas hypocrite ? Après tout, ne pourrait-on pas apparenter l’amour à de puériles bienveillances ? A de pénibles enfantillages ? Ou bien encore à de cupides offrandes posées au sein d’un âtre mielleux ?
Bref, l’amour ne serait-il pas une fadaise guidée par de sombres calculs ? L’assurance de recevoir en échange de pensées doucereuses, superficielles, quelques récompenses divines ? Autrement dit, troquer des bons sentiments contre quelques méritants cadeaux ?

Pour Alain Badiou, il n’en est rien.

Nos identités sont forgées de relations complexes.
Enfermés dans le corps de nos pensées, nous avons parfois du mal à nous libérer de nos propres positions.
En ce sens, si l’échange est déjà un gain, l’amour offre de plus puissantes perspectives encore.
Celles, par exemple, de la connaissance de l’autre, du dépassement de son petit intérêt, ou encore l’assurance de s’affranchir de ses propres frontières  afin d’entendre l’autre.

En effet, aimer nécessite de s’effacer. De penser l’autre – de douter d’un pas – de trembler, d'hésiter, de se poser des questions. Bref, de tenir compte davantage des différences que l'on peut entretenir avec l'autre que d'inventorier de stériles similarités, puisque déjà présentes.

Dans cet échange de consciences plurielles, le passage d’âme à âme n’est pas impossible. Formant autant d’interrogations saisissantes. Autant d’expansions de soi.  Autant de traits arrachés au marbre de nos vies. Autant de saisissements sans vanité. Autant de traversées riches et passionnantes. Autant d’expression nous touchant en profondeur...

       ... De quoi provoquer des hordes de chamboulements et bien des émerveillements.

Merci à Alain Badiou et Pascal Claude de leurs aimables accords.









lundi 15 octobre 2018

ORLAN, lorsque l'Art charnel se fait intellectuel.


La littérature, la musique, l’art sont-ils des tentatives d’exprimer l’inexprimable ou des réactions pugnaces face aux gravités d’un monde sordide ?  En d’autres termes, l’Art est-il l’expression d’un foisonnement interne ou la révolte de l’intellect envers un extérieur infect ?

L’art n’est peut-être qu’une question de sentir lié au corps de nos émotions… En tout cas, l’artiste ORLAN nous le fait bigrement ressentir.

Car l’intensité artistique chez l’artiste, est - à bien y réfléchir – presque toujours liée au corporel. De sorte qu’une question émerge : ORLAN serait-elle une Artiste charnelle ? C’est-à-dire fait-elle de la chair l’objet même d’une œuvre tant cérébrale que plastique ?

Pourquoi non ?

 Pour preuve, la liste de ses œuvres les plus médiatisées : Une opération chirurgicale visant à poser des implants au niveau du front. Une réplication de sa personne robotisée. Des prélèvements de cellules sanguines. Des photos de soi hybridées. Un corps écorché.

 Une différence, un pas de côté, opéré - c’est le cas de le dire - au regard des canons intellectuels ou esthétiques imposés. En ce sens, la question du corps, sujet tabou entre tous, objet de désir modelé par un regard avant tout masculin, est centrale.

C’est que le corps – comme tous les stéréotypes sociétaux – est caricaturé : soit on l’idéalise en le sacralisant, soit on le dévalorise à l’état de chair. Dans le premier cas, il se fait marbre, glorieux et victorieux, dans le second, il devient cru, obscène, vulgaire. Et pourtant, n’est-ce pas le lieu de toutes les émotions traversées ? La membrane du tourment, du sentiment, de l’intellect ? Bref, ne serait-il pas l’élément clé, la base foisonnante d’émotions faisant de nous des êtres humains ?

L’Art charnel orlanesque, entend discuter la place du vivant. Aux tabous religieux s’ajoutent aussi les peurs comme celle développée face à la technologie (Peut-on dupliquer des cellules cancéreuses ?). Mais l’artiste pense également – et surtout - interroger la place du corps féminin dans la société. Affronte les déterminations masculines imposant l’icône dupliquée sur papier glaçant d’une femme incarnée en sainte et mensurée en déesse.

Mais sortir des conventions ne se passe pas toujours en douceur ni sans heurts. On n’apprécie guère apercevoir la trivialité de ses propres actes en miroir. Or frapper au cœur de la bassesse réclame parfois d’en passer par des reflets lucides. A l’origine du monde de Courbet, ORLAN oppose la naissance de la guerre.

On n’apprécie guère plus voir médiatiser une opération plastique. n’ayant pas pour but de modifier l’apparence dans le sens voulu par une société adepte du lisse. Or que sont ces implants sinon des bouleversements crus lancés à la face d’un monde soucieux de son image ? Un point de vue particulier. Un charme à contre sens.

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vendredi 17 août 2018

Stéphane Hirschi – La chanson française, une esthétique du double langage ?

La chanson n’est-elle qu’un air fixé par des paroles ?
Certaines chansons populaires, quasi poétiques, n’évoquent-elles pas plus que ce qu’elles  disent ? Les hit-parades ne méritent-ils pas d’être étudiés ? 
Stéphane Hirschi décode les chants ordinaires, analyse la richesse de morceaux trop ressassés pour ne pas faire l’objet de chantonnements réflexes, trop entendus pour être réellement écoutés.

Certaines chansons – extrêmement efficaces – parviennent, en effet, à créer des émotions fortes. Ces créations regorgent de paroles faciles à mémoriser, de musiques aisées à fredonner, le tout enrobé de sentiments vécus par tous.
Le procédé créatif semble simple. Basique. Ordinaire. Facile. Est-ce vraiment le cas ?
C’est que tout ne tourne peut-être pas aussi rond qu’un disque vinyle sur une platine... Les mots d’allure ordinaire creusent parfois des sillons subtils et le diamant des énoncés pailletés peut scintiller de paradoxes fascinants.

Le premier d’entre eux est la « posture de l’imposture ». Tout simplement, le chanteur se situe tout entier dans son discours, qu’il veut sincère, alors qu’il évoque un passé révolu. Pour ce faire, il se doit d’effacer les décalages séparant la réalité présente de la scène d’hier.
Citons, pour exemple, Claude François où la nostalgie douloureuse des amours passés regorge d’invocations joyeuses.  Au reste, ce paradoxe des opposés réunis dans une même phrase est souvent utilisé au sein des chansons. C’est l’idée d’un chanteur détaché, pourtant extrêmement impliqué dans l’événement qu’il rapporte. C’est la présence d’un discours désespéré néanmoins jalonné de souvenirs heureux, d’instants foncièrement positifs. 

Ainsi les textes sont-ils truffés de pensées antagonistes : désespoir / joie. Instants perdus/retrouvés.
Mais ceci va, bien entendu, plus loin que la simple apposition / réunion de deux sentiments opposés.  A l’utilisation des décalages temporels – ironie de l’affirmation d’un « pour toujours » qui n’a plus lieu d’être, s’ajoute une érotique de la présence / absence, c’est-à-dire  la mise en œuvre d’une esthétique ambiguë où la personne disparue reste vivante et demeure envoûtante malgré tout.

Ici, contre toute attente, aucune nostalgie complaisante, donc.





Merci à Stéphane Hirschi de son aimable accord ainsi qu’à celui de Stéphane Chaudier.   
Merci à Agnès Rabineau, organisatrice des passerelles culturelles à la médiathèque du Vieux Lille